LE DOUTE DE JEAN-BAPTISTE

Is 11, 10-16 ; Lc 7, 18-23

Vendredi de la première semaine de l'Avent – C

(6 décembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

A

 

u premier abord, cette attitude de Jean-Baptiste nous apparaît mystérieuse. Apprenant les miracles que Jésus accomplit, les guérisons qu'Il opère, au lieu de se réjouir de ce que le Messie vient sauver les hommes, Jean-Baptiste semble pris de doute. "Il envoie ses disciples demander à Jésus : Es-Tu Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?" Et la réponse de Jésus est aussi déroutante, parce qu'Il multiplie les miracles qu'Il faisait auparavant et Il envoie les disciples de Jean rapporter à leur Maître ce qu'ils ont vu et Il le dit expressément : "Dites-lui les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres et les morts ressuscitent." Jésus répond donc en affirmant que son œuvre est bien celle de cette guérison, de cette résurrection, de ce salut pour tous les hommes.

Cela donc qui, apparemment avait causé le doute de Jean-Baptiste, Jésus le réaffirme et le redonne comme un signe de sa mission. Peut-être pouvons-nous essayer de comprendre ce mystère ? Pourquoi Jean-Baptiste attendait-il autre chose que ces guérisons, que cette miséricorde, que cette douceur de Dieu ? Vous avez entendu tout à l'heure l'oracle du prophète Isaïe, et la plupart des oracles de l'Ancien Testament ressemblent à celui-là. Que dit cet oracle ? Que Dieu va effectivement rassembler son peuple, le bénir, le ramener de son esclavage d'Assyrie comme Il l'avait ramené une première fois d'Égypte, et que, à ce moment-là, son peuple va fondre sur le dos des Philistins, dépouiller Edom, Moab et réduire à l'obéissance les fils d'Amoth c'est-à-dire les différents peuples qui entourent Israël. Autrement dit, le salut annoncé par les prophètes était bien une bénédiction pour le peuple choisi, mais prenait l'apparence d'une victoire guerrière sur les ennemis d'Israël.

Or, rien de guerrier dans le Christ. Le Christ vient uniquement avec la miséricorde. Il vient pour guérir, pour pardonner, pour sauver. Jean-Baptiste, dans la ligne des prophètes, avait annoncé un Messie qui viendrait sauver, certes, mais qui viendrait sauver en punissant les méchants. Il disait : "Il tient en main la pelle à vanner, et Il va nettoyer son aire à blé. Il va enlever la bale et la jeter au feu." Autrement dit, comme les prophètes de l'Ancien Testament, Jean-Baptiste attendait un Messie d'abord justicier, un Messie qui mettrait de l'ordre, qui punirait les méchants et pourrait ensuite récompenser les bons.

Or voilà que le Christ vient armé de la seule miséricorde et que, apparemment, la première partie du programme prévu n'est pas remplie. Il n'y a pas de punition, il n'y a pas de guerre, il n'y a pas de victoire des bons sur les méchants, le peuple d'Israël ne semble pas privilégié, le Christ vient uniquement avec sa miséricorde et sa miséricorde pour tous, pour le peuple élu et aussi pour les nations. Et cela se démultipliera encore dans l'Église naissante quand Paul, suivant la trace de son maître, apportera l'évangile aussi bien aux païens qu'aux juifs, aux hommes de tout l'univers, aussi bien aux impies qu'aux croyants. Il y a là une étape nouvelle dans la révélation : que l'arme de Dieu soit seulement sa miséricorde, qu'Il use de miséricorde aussi bien avec les méchants qu'avec les bons, que son pardon soit sa seule manière, si je puis dire, de se venger de ceux qui font le mal. Voilà ce que les prophètes n'avaient pas encore pu découvrir, voilà ce que Jean-Baptiste, lui-même parce qu'il fait encore partie de l'Ancien Testament, n'avait pas encore pressenti.

Et c'est pourquoi, quand Jésus répond à l'interrogation de Jean-Baptiste, il souligne comme à l'encre rouge cela même qui semblait surprendre Jean-Baptiste : "Oui, c'est bien vrai ! Je suis venu pour que les aveugles voient, pour que les boiteux marchent, pour que les morts ressuscitent, pour que la bonne nouvelle soit annoncée à ceux qui ne l'ont pas entendue, pour que tous les hommes, surtout les plus pauvres, surtout les plus pécheurs, surtout les plus malheureux, tous ceux qui sont en dehors d'Israël, les païens, pour que tous sachent qu'ils sont sauvés". Le Christ réaffirme l'universalité de sa miséricorde qui s'adresse à tous et qui est le seul remède à tous les maux de l'humanité. C'est dire que la justice de Dieu, annoncée par les prophètes, va en quelque sorte se résorber dans sa miséricorde, va être assumée par sa miséricorde. C'est en pardonnant, et finalement c'est en prenant sur Lui le péché des pécheurs, c'est en prenant sur Lui l'incrédulité des incroyants, c'est en prenant sur Lui le refus de ceux qui se dressent contre Dieu, c'est en prenant tout cela sur Lui, pour le porter sur sa croix et jusque dans sa mort, que le Christ accomplit à la fois le salut et toute justice. Rien de mal ne sera sans être restaure, sans être racheté, mais ce sera dans son cœur, dans son corps, dans sa chair que le Christ rachètera toute chose, accomplira toute justice. Cela Jean-Baptiste ne pouvait pas l'imaginer. Cela aucun homme n'aurait pu l'imaginer.

C'est le secret de Dieu, c'est le mystère de Dieu : Dieu est tellement amour que son amour peut vaincre tout ce qui s'y oppose et que son amour, non seulement récompense les bons, mais peut même arriver à sauver les méchants si cet amour, se faisant pressant sur leur cœur, il arrive finalement à vaincre leur résistance et à briser la carapace dont ils entourent leur cœur. Voilà la bonne nouvelle qui était inespérée et qui s'adresse à nous, et à travers nous à tous nos frères. Rendons grâces à Dieu pour sa miséricorde.

 

AMEN