L'EMMANUEL

Is 7, 1-7+10-16

(5 décembre 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Monthermé : Achaz 

P

uisque le texte de l'évangile est très court et en même temps très clair, puisqu'il nous redonne cette dimension du prophète Jean-Baptiste comme celui qui annonce la lumière, je voudrais m'arrêter sur le texte d'Isaïe. Ce texte est extrait d'un des plus beaux livres du prophète Isaïe qui, lui-même, est un des plus grands prophètes de l'Ancien Testament. Ce livre, on l'appelle le livre de l'Emmanuel, fait de consolations, de confiance, de fidélité et plus profondément encore on y reconnaît un tressaillement de joie, et en filigrane déjà le salut et l'annonce de ce temps messianique que nous connaissons aujourd'hui.

       Dans ce passage du Livre de l'Emmanuel, Dieu intervient deux fois auprès du roi Achaz. A cette époque, vers le huitième siècle avant la naissance du Christ, Jérusalem était déjà devenue une terre quelque peu misérable à cause d'un certain nombre de maux et spécialement ce syncrétisme qui a toujours été une des grandes tentations du peuple juif, comme de nous-mêmes d'ailleurs à un autre niveau, puisque ce roi Achaz était quelque peu impie, mêlant continuellement culte du vrai Dieu et culte des idoles. Déjà le prophète avait proclamé un certain nombre de malédictions contre Jérusalem et contre ce peuple parce qu'on appelait mal le bien, on appelait bien le mal, on confondait lumière et ténèbres, amertume et douceur. Et déjà, au nom de Dieu, le prophète avait annoncé que toutes les maisons de Jérusalem seraient dévastées et que ce serait le temps de la désolation et bientôt celui de la détresse et de l'exil. Mais tout cela n'est pas encore totalement ni arrive, ni achevé.

       Au temps du roi Achaz, deux rois étrangers venant du Nord, de Damas et de Samarie, sont descendus vers Jérusalem pour l'assiéger. C'est pour cela que le roi lui-même et tout son peuple sont pris de panique, sont emportés dans un grand vent de crainte, et Isaïe nous dit cela avec une très belle image : "Le cœur du roi, le cœur du peuple se mirent à chanceler comme chancellent les arbres de la forêt sous le vent." Un vent de panique, un vent de peur parce que le roi et le peuple ne sont pas très sûrs d'eux-mêmes. Alors le prophète est envoyé avec cette simple consigne de dire à ce roi un petit peu impie et peu fidèle : "Calme-toi ! Calme-toi ! Prends garde ! Ne crains pas ! Que ton cœur, même pécheur, ne défaille pas devant ces tisons enflammés !" Ne crains pas ! Pourquoi ? Parce que même si eux ont décidé de monter contre Jérusalem pour la briser, Dieu a décidé que cela n'arrivera pas, que cela ne tiendra pas, que cela ne sera pas.

       La première leçon de cette première intervention de Dieu c'est que pour nous-mêmes qui avons un cœur impie, un cœur non purifié, un cœur où nous mêlons toujours le bien et le mal, c'est que même pour nous lorsque l'agression peut se manifester, lorsque la panique peut nous prendre, lorsque le mal peut nous serrer jusqu'à nous menacer dans notre existence même, au plus profond de notre cœur ou envers ce à quoi nous tenons le plus, et bien Dieu murmure dans notre cœur : "Ne crains pas ! Ne te panique pas ! Reste calme ! Garde ton cœur en éveil ! Ne le laisse pas être tourmenté par ce vent de folie qui vient du mal et qui, si souvent, vient le bouleverser et le tracasser !" Dieu est fidèle et Dieu manifestera sa fidélité au moment même où les événements de notre vie, extérieure ou intérieure, mettront en nous ce vent de panique et de crainte.

       La deuxième intervention est peut-être plus complexe. Dieu propose au roi de lui demander un signe. Et le roi ne veut pas. Pourquoi ? Il dit : "Il ne faut pas tenter Dieu." Il faut comprendre ceci comme une sorte de dérobade de ce roi, car il sait très bien que si lui-même propose un signe, il va être acculé à être fidèle à la logique de ce signe et donc à se convertir, et cela il n'en a pas trop envie. Dieu dit alors : "Puisque tu ne veux pas avancer, Moi je vais avancer. C'est Moi qui te donnerai un signe". le signe, vous le connaissez, c'est celui d'un enfant qui sera appelé Emmanuel "Dieu avec nous !" Pour le temps du roi Achaz, cet enfant serait un de ses fils qui essaierait de ramener dans Jérusalem un peu de paix, un peu de grâce et de fidélité. Pour nous cet enfant prend une dimension bien plus grande, bien plus profonde puisque c'est le Christ venu dans la chair humaine par l'Incarnation dans la vierge Marie, dans la mère, Celle qui va enfanter cette nouvelle humanité.

        Je reviens un instant sur le signe. Achaz n'était pas prêt à renouveler sa fidélité à Dieu. Achaz n'était pas dans les meilleures dispositions pour entreprendre un dialogue de conversion avec Dieu, reconnaître son tort et marcher humblement dans la présence et la sainteté de son Dieu, en entraînant à sa suite le peuple dont il avait la charge. Dieu le bouscule quand même et lui donne un signe. Et bien voyez-vous, ce n'est pas lorsque nous sommes dans les meilleures dispositions, quand nous sommes prêts, quand nous sommes en bonne forme que Dieu nous appelle à la conversion et à la fidélité. Autrement s'il fallait que Dieu attende que nous soyons bien disposés à le recevoir, Il ne viendrait jamais.

       Dieu ne regarde pas si nous sommes prêts ou pas. Il vient. Parce que si nous-mêmes nous ne sommes pas assez attachés à Lui pour entrer de notre propre initiative dans une logique de conversion et de fidélité, Lui par contre, est tellement attaché à nous, qu'Il viendra Lui-même prendre l'initiative de ce chemin de conversion et de fidélité. Car le signe qui est donné c'est une indication, c'est-à-dire c'est une piste qui est ouverte, c'est un chemin qui est ouvert. Ce chemin c'est celui où Dieu manifeste que Lui sera toujours fidèle dans nos difficultés, devant le mal qui nous assaille, mais où Il nous appelle aussi à prendre ce chemin avec Lui et à être fidèles à Lui-même de toutes nos possibilités et de toutes nos forces, c'est-à-dire de tout notre amour pour Lui.

       Qu'en cette eucharistie où le signe va, une fois encore, nous être livré, que dans cette eucharistie puisse s'ouvrir au plus profond de notre cœur, surtout lorsqu'il est tourmenté, blessé ou peu disposé à se réveiller et à accueillir son Seigneur, que le signe de l'eucharistie soit vraiment l'Emmanuel, pas simplement "Dieu avec le peuple" comme dans l'Ancien Testament, mais Dieu incarné dans notre propre chair qui ouvre en nous, par sa fidélité, le chemin de notre propre fidélité à Lui.

       AMEN