UN CRI DANS LA NUIT
Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (1er décembre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT
Cette espérance a des caricatures, et l'on a parfois reproché aux chrétiens, une sorte d'inconséquence. On a dit : les chrétiens sont des personnes qui pensent que tout va s'arranger, qu'un jour tout le chaos sera réordonné. Mais on confond quelquefois l'espérance chrétienne, la grande espérance avec une sorte d'optimisme un peu béat. Quand cet optimiste un peu béat se met à réfléchir, cela donne : tous les désordres du monde vont revenir dans l'ordre, tout va s'arranger, c'est peut-être simplement une crise de croissance de notre monde. Mais je crois que cet optimiste béat n'envisage pas que le salut ne dépend pas de nous. Il pense que "si tous les gars du monde se donnaient la main", cela irait bien, c'est une sorte d'optimiste d'en bas. Si c'est un optimiste d'en haut, c'est : si jamais j'échappe à ma condition charnelle et que nous communions d'esprit à esprit, tout ira bien. Dans un cas c'est l'enfer totalitaire, et dans l'autre c'est l'enfer sectaire, parce que d'imaginer ainsi que nous allons pouvoir nous sauver par nos propres moyens, que l'homme est le salut de l'homme, c'est se condamner tôt ou tard à de graves désillusions.
Je trouve que les théories peut-être plus pessimistes sont plus réalistes, les théories pessimistes sur le monde tel qu'il se donne à voir permettent d'éviter de faire comme l'autruche, de s'enfouir la tête dans le sable. Cela permet d'envisager quelque chose, puisque ce salut ne dépend pas de nous. Je pense toujours à Péguy, entre le Péguy du début, le Péguy utopiste, et le Péguy de la seconde Jeanne d'Arc, il s'était vraiment passé quelque chose, il avait pris conscience de la radicalité du mal. Il avait renoncé à une sorte d'optimisme un peu facile, et il avait pris en compte la réalité telle qu'elle se donnait.
Ces doctrines pessimistes on pourrait en regrouper un certain nombre. Par exemple la résignation, les stoïciens : le monde est foutu, mais on va se tenir, on va s'arc-bouter, on va rester là, plantés, et advienne que pourra. Il y a aussi des théories de la révolte : le monde est foutu, mais l'homme dans cette capacité qu'il a de se révolter, de se déchaîner, de solliciter en lui des forces qui permettent de dépasser cette absurdité du mal. Quand quelqu'un invente cela, on en fait un prix Nobel. Pensez à Camus, "l'homme révolté". On pourrait dire aussi : le monde va mal, alors consommons, consommons en attendant la mort. Ce qui manque à toutes ces théories qui envisagent toute cette radicalité, ce poids réel du mal dans le monde, ce qui manque, c'est le "cri". Ce qui manque, c'est le cri vers un Autre. Ce qui manque à toutes ces théories du désespoir c'est la capacité d'une prière, cette capacité de se dire : je n'y arriverai pas par mes propres forces, je n'arriverai pas à rendre le monde meilleur, alors je crie vers Celui qui peut me sauver, je crie vers Dieu.
Il me revient en mémoire deux petits exemples. Balavoine, un chanteur, dans une chanson avant sa mort, qui disait : "Où est le sauveur ?" C'est une forme de cri comme cela, "où est le sauveur ?" Je ne sais pas s'il mettait le nom de Jésus derrière ce sauveur, mais "Où est le sauveur ?" Ou encore Jonnhy Halliday (c'est la première fois qu'on le cite dans cette assemblée), il a dit récemment : "Je crois en Dieu, sinon quelle solitude !" Lui aussi il crie comme cela, il n'a pas pu l'inventer ! Ces cris qui sont jetés vers Dieu, quand on n'en peut plus, ou quand on a vraiment ce désir d'un salut, je crois que si ce n'est pas forcément l'espérance théologale, l'espérance qui a Dieu pour objet, mais c'est je crois, déjà, une grâce de Dieu.
Vous comprenez que nous sommes en plein dans l'Avent. L'Avent, c'est ce cri que l'Église, l'Épouse, ne cesse de jeter vers Dieu : "Viens Seigneur, viens, ne tarde plus". Au moment où cette nuit gagne, malgré les illuminations magnifiques dans la ville, et cela nous remplit de joie, on essaie comme de retarder l'avancée de la nuit qui avance, inexorable, et l'on essaie de retarder l'avance de la nuit, par ce cri dans la nuit. Mais si l'on veut vraiment être encore plus fidèle à notre foi chrétienne, on ne peut pas faire comme s'il n'y avait jamais eu Noël. Donc, nous guettons un cri dans la nuit, le cri d'un enfant dans la nuit. Nous guettons dans la nuit le cri du Christ sur la croix. Nous guettons dans la nuit le cri de l'Épouse aussi. Tous nos cris que nous adressons à Dieu ont un répondant dans le cri que Dieu lance aussi. Ce qui nous permet de dire qu'il y a en Dieu, comme une sorte d'espérance (ce serait le sujet d'un autre sermon). A travers le cri immense que pousse le Christ sur la croix : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"ce cri qui est un formidable appel d'air à l'espérance. Il y a aussi pour répondre au cri de l'Épouse : "Viens Seigneur ne tarde plus". - "Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre".
Entrons dans ce temps de l'espérance, entrons dans la beauté de ce temps de l'Avent. Comprenons que par nos propres forces, nous ne pouvons pas grand-chose. Comprenons qu'à travers ce cri que nous allons lancer, nous allons faire un appel d'air à cette espérance.
AMEN