QUI EST, QUI ÉTAIT ET QUI VIENT...

Jr 33, 14-16 ; 1 Th 3, 12 – 4, 2 ; Lc 21, 25-28 + 34-36
Premier dimanche de l’Avent – année C (1er décembre 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Permettez-moi de commencer cette homélie par une prière que vous connaissez bien et qui éclairera le sens du dimanche que nous célébrons aujourd’hui : « Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, au Dieu qui est, qui était et qui vient pour les siècles des siècles. Amen. »

Frères et sœurs, vous vous demandez pourquoi j’ai cité ce texte. La signification de ce texte très important n’est pas toujours évidente pour beaucoup d’entre nous. En effet, il s’agit d’une prière dans laquelle on s’adresse à Dieu, en En parlant d’une façon un peu inhabituelle qui mérite d’être réfléchie à la lumière de cet évangile. Quand on dit le « Gloire au Père », soit à la fin d’une dizaine de chapelet, soit en terminant un psaume, on a une idée très simple qui consiste à dire que Dieu est éternel. C’est vrai. Mais on ne dit pas l’éternité de Dieu à travers le simple adjectif "éternel" signifiant "toujours permanent". On le dit en décomposant ce rapport spécifique de Dieu à l’histoire des hommes en Lui attribuant la triple caractéristique du Dieu qui est, Celui qui était, Celui qui vient : passé, présent, avenir. Il n’y a rien de plus temporel que ça. On trouve deux fois cette formule dans l’Apocalypse, lorsque le Christ apparaît, Il dit : « Je suis Celui qui est, qui était et qui vient ». Nous sommes bien sur une piste tout à fait originale qui mérite d’être réfléchie.

Quand nous imaginons Dieu, nous le faisons un peu comme les païens. Ils savaient aussi que les dieux existent toujours, ne bougent pas sur l’Olympe, buvant de l’ambroisie jusqu’à plus soif. D’une certaine façon, l’éternité des dieux était une éternité de l’insouciance. Inutile de s’occuper de nous, le sort, le fatum, le destin, tantôt nous envoyait des malheurs, tantôt des jours heureux, mais ça ne lui importait aucunement. Nous étions soumis à une loi absolument indéterminée qui de temps en temps allait à l’encontre de la volonté des dieux… La plupart du temps, les hommes se dépensaient en prières, en supplications, mais ça ne faisait ni chaud ni froid aux dieux, sauf si une déesse était prise de sympathie pour un humain, comme Athéna pour Ulysse. Inutile donc d’avoir recours à une formule comme « O Zeus, toi qui est, qui était et qui vient ».

Ce qui est étonnant dans la Bible, c’est que les auteurs bibliques – notamment le prophète Isaïe – ont une formule qui consiste à dire : « Si je m’adresse à Dieu, c’est parce qu’Il est, qu’Il était et qu’Il vient ». Ça va à l’encontre de notre sensibilité immédiate car nous avons plutôt tendance à nous dire que les choses arrivent comme Il le veut ; on Lui attribue une providence qui est la prévision de tout, mais ça n’évoque aucune proximité. En réalité, c’est l’inverse. Si Dieu est, était et vient, ce n’est pas seulement parce qu’Il nous aurait imposé la loi du temps, présent, passé et avenir, c’est parce que cette loi du temps vient de Lui le créateur. Autrement dit, lorsqu’on dit le Dieu qui est, qui était et qui vient, on insiste plus spécifiquement sur le fait que Dieu étant créateur, a créé cette structure de notre relation avec Lui, le passé, le présent et l’avenir.

Ça pose déjà une question : ce Dieu dont nous sommes très fiers parce qu’Il est immuable, ses volontés sont infrangibles, a voulu cette structure du temps, et parce qu’elle vient de Lui, fruit de son intention créatrice, Dieu l’a marquée dans son cœur parce qu’Il a voulu lier son être à l’histoire des hommes. Ainsi, quand on dit cette simple formule, nous excluons généralement la moitié de ce qu’elle veut dire, à savoir que vivant dans le temps, nous pouvons nous adresser à Dieu à tout moment, au passé, au présent et à l’avenir, mais ça veut dire aussi que Dieu Lui-même est attentif et manifeste sa présence selon ces catégories du passé, du présent et de l’avenir. L’éternité de Dieu n’est pas une transcendance qui survole l’histoire du monde, des hommes ; Dieu a une histoire avec nous et s’il a pu y avoir une Incarnation de Dieu – ce que nous méditons dès aujourd’hui – c’est parce qu’Il porte suffisamment profondément dans son cœur, dans son être, dans sa manière d’agir, cette réalité du passé, du présent et de l’avenir qu’Il a donnée à toutes ses créatures. Pourquoi l’a-t-Il donnée à ses créatures ? C’est parce qu’elles sont finies et limitées. Dieu a voulu manifester qu’Il était capable d’entrer dans le jeu, de souffrir, de se lier "corps et âme", tout entier par l’Incarnation, à notre histoire.

Frères et sœurs, cela nous invite à réviser assez profondément notre conception de Dieu. N’avons-nous pas trop souvent une conception païenne de Dieu ? Il est là-haut, Il se débrouille et nous laisse nous débrouiller ! Il est transcendant, au-dessus de tout, et la seule chose que nous pourrions faire serait de Le harceler par la prière pour Lui demander d’améliorer notre sort. C’est une vision très anthropomorphique. Quand Dieu entre dans l’histoire des hommes, Il est plus Dieu que jamais ! La grandeur de Dieu ne consiste pas à supprimer, dominer ou manipuler le temps et l’histoire, mais d’avoir voulu dans l’acte même de la création, de la vie du monde, de l’histoire, être là présent, dans la manière même dont nous vivons ce temps, passé, présent et avenir.

Frères et sœurs, cela devrait nous faire réfléchir : si l’Église a tellement privilégié cette formule – Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, trois personnes qui vivent dans la plénitude de leur présence à nous, à notre histoire – ça veut dire que l’histoire que nous vivons n’est pas simplement un jeu de hasard, mais accueille la présence de Dieu. Si nous commençons aujourd’hui l’année par ce texte d’évangile, c’est pour nous éclairer. Le Christ nous dit : « Regardez l’histoire du monde. C’est brinquebalant de partout. » Est-ce à dire que ce mal, ces épreuves, ces difficultés rencontrées collectivement ou individuellement, laisseraient Dieu indifférent ? Non, quand l’évangéliste a décrit tous les malheurs qui arrivent, il annonce : « Alors apparaîtra le Fils de l’Homme. » Il n’y a pas de manière plus paradoxale pour Luc de nous dire exactement ce qui va se passer. Ce que nous vivons, qui se passe dans notre relation avec Dieu, c’est le mystère de la présence de Dieu, absolue et radicale, dans les moments que nous vivons.

Frères et sœurs, c’est ce qu’on veut dire lorsqu’on parle par exemple de la sanctification du temps. Il ne s’agit pas seulement de le sanctifier par des actes de piété, mais aussi de découvrir dans notre vie, là où nous sommes, la présence de Dieu. C’est d’autant plus important que "être présent" signifie bien qu’Il n’est pas à côté de nous, mais qu’Il est là pour nous. Il y a une réalité de dimension en Dieu qui s’est pleinement manifestée dans le Christ. Il veut être présent à nous dans ce que nous sommes, ce que nous vivons. Cette présence manifestée, attestée quand Jésus s’est incarné, ne cessera d’accroître sa valeur de présence et d’accompagnement dans le mystère de la proximité de Dieu que nous allons fêter à Noël.

Frères et sœurs, profitons de ce premier dimanche de l’Avent pour essayer d’abord de convertir notre regard sur la présence de Dieu. Dieu n’est pas celui qui prend du recul – le point de vue de Sirius ! – il est Celui qui est totalement présent jusque dans la mort et la destruction du monde, tel que Jésus l’évoque. Il a voulu nous dire que lorsque nous entrons dans la vie, au lieu de l’interpréter comme Dieu qui imposerait sa volonté, il faut le comprendre autrement : Dieu prend la responsabilité de vivre avec nous toutes les épreuves que nous traversons. C’est à travers cette présence de Dieu que petit à petit, même dans le déchaînement du mal, Il choisit d’être là pour accomplir son dessein et Il ne nous lâchera jamais. Tel est le message d’espérance que Dieu nous donne aujourd’hui dans ce premier dimanche qui nous prépare à Noël.