OUVRONS NOTRE VIE A LA NAISSANCE

Is 63, 16b-17 + 19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l’Avent – année B (3 décembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous commençons l’année par un texte qui nous annonce que tout va finir, c’est la fin des temps, qu’il faut être en attitude de veille, de tension vers quelque chose que nous ne connaissons pas, et évidemment, nous pensons, nous les grandes personnes, à la mort. Vous pensez peut-être inconsciemment que je devrais faire comme Bossuet, un sermon sur la mort. Rassurez-vous, vous avez tout faux ! Et pour que vous compreniez à quel point, je vais vous lire le passage d’un auteur que vous connaissez peut-être, ou non, mais vous allez découvrir à quoi il faut penser aujourd’hui.

« Le bébé est une boule de feu. Quand il surgit quelque part, certains sont éblouis, d’autres détournent le regard, personne ne reste indifférent. Je me balade avec ma fille dans un jardin, nous allons au marché, on s’arrête à la terrasse du café : chaque fois, le phénomène se confirme, des gens nous arrêtent et posent mille questions : "Elle a quel âge ? Comment elle s’appelle ? Elle fait déjà ses nuits ?" [Tous ces problèmes qu’on considère comme futiles, essentiels pourtant.] Ils plongent dans ses yeux, peinent à s’en détacher : "Oh ! C’est tout petit tout ça". La puissance d’attraction du bébé est à son maximum quand il n’a que quelques jours, son rayonnement est d’autant plus grand qu’il est tout nouvellement né, comme s’il demeurait tout près du foyer originel. Ces femmes et ces hommes qui nous abordent avec enthousiasme reconnaissent d’emblée à ma fille une sagesse sans phrase, une clairvoyance qui ne s’explique pas et où ils voudraient à nouveau baigner. Moins ses jours sont nombreux, plus le bébé en sait long sur la vie : voilà pourquoi il gêne tous ceux qui sont mal dans leur peau et dans leur vie, ils sont nombreux ceux dont le corps panique à la seule vue d’un landau ».

Frères et sœurs, je trouve ce texte d’autant plus extraordinaire qu’il est écrit par un papa, qui s’y connaît beaucoup dans les livres mais sur lequel je vous entretiendrai encore plus tard. Le problème aujourd’hui n’est pas la mort, c’est la naissance, ou plus exactement le fait que nous sommes faits pour la vie et que le premier instant de notre vie est tout ce qui prépare, met en œuvre la naissance, c’est la natalité. C’est le cœur de la vie pour une raison très simple : ces moments dont nous ne pouvons pas avoir de souvenir, sur lesquels nous n’avons que très peu de renseignements (ce que nous ont raconté notre maman ou notre père à propos de la naissance dans la salle d’accouchement), sont pourtant les moments décisifs : vivre, c’est avoir été lancé, jeté dans la vie par la naissance.

La plupart du temps, on ne comprend pas la Bible, ni l’évangile, parce que nous les lisons toujours comme un livre qui nous raconte des choses pour nous préparer à la mort. La Bible nous raconte la Création, mais qu’est-ce que la Création ? C’est la naissance. Elle nous raconte la vocation d’un certain nombre d’hommes et de femmes dans l’histoire : mais que sont ces vocations ? C’est une naissance. Elle nous racontera dans quelques jours la naissance du Christ. Mais pourquoi s’attarder sur le problème de la naissance ? C’est parce que la surprise totale, c’est que Dieu soit né au milieu de l’humanité, Lui le Créateur, qui normalement est Celui qui donne la vie, qui la propose, et là Il a accepté le processus qui est celui d’accueillir et d’être accueilli par les hommes à sa naissance.

C’est cela l’Avent, c’est le regard, tel que l’évoque ici ce monsieur, sur un enfant, c’est la découverte que cet enfant apporte la vie, il apporte avec lui infiniment plus que lui, c’est pour cela que chaque fois qu’on voit un bébé, on est fasciné parce qu’on se demande ce qui a pu se produire pour qu’il ou elle soit là. Ce n’est pas une question naïve, c’est une vraie question : à ce moment-là on pense essentiellement à l’enfant plus qu’aux géniteurs. C’est véritablement le moment où tout notre être, tout notre regard, toute notre méditation, toute notre expérience humaine semblent se concentrer sur un enfant, un regard d’enfant, un babil d’enfant et là on a l’impression de redécouvrir le monde.

Ce que Dieu a voulu pour nous, c’est cela : Il a voulu que la vie humaine soit scandée par les naissances. C’est pour cela que dans la nuit de Noël, juste avant la messe de minuit, on chantera : Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob et ses frères, et David engendra Salomon, etc. Nous croyons que ce sont simplement des archives de généalogie : rien à voir, nous ne comprenons rien ! Cela fait des générations et des générations que le monde ne cesse de naître, que des hommes, des prophètes, des patriarches, des rois, ne cessent de naître en Israël, et nous n’avons pas compris que tout est un problème uniquement de naissance ? C’est déjà bien que vous puissiez vous arrêter devant un landau, regarder un enfant, essayer de voir s’il ressemble à son père ou à sa mère (ce qui est futile parce qu’il va changer après), mais la question est : qu’est-ce que le sens même de notre vie ?

Le sens de notre vie, c’est de naître, et nous n’avons pas d’autre chose à faire, ni individuellement, ni collectivement. C’est précisément parce que nous sommes tombés dans l’usure (« de toute façon, c’est toujours la même chose ! ») que nous perdons le sens de la naissance. Pourquoi les parents ne savent-ils pas se renouveler du plus profond d’eux-mêmes au moment de la naissance de leur enfant ? Il y en a, je pense, qui y arrivent, mais peut-être pas assez souvent, car c’est toujours cet étonnement : « Mon enfant est en train de naître, mais moi, est-ce que je nais ? » Souvenez-vous de cette parole de Jésus lorsque Nicodème, qui est un grand savant, il a tout vu, il a tout lu, tout compris, le Talmud etc., va voir Jésus et Lui dit : « Que faut-il faire ? » Jésus lui dit : « Il faut naître à nouveau ».

Frères et sœurs, ce moment de la naissance est tellement essentiel, tellement fondamental, que quand Jésus a voulu que nous entrions dans son peuple, que nous fassions partie de sa famille qui est l’Église, Il a voulu que ce soit le baptême, qui a été appelé « la nouvelle naissance », et que ceux qui sont baptisés s’appellent les néophytes, c'est-à-dire les jeunes plantes, les jeunes pousses, tout ce qu’il y a de plus jeune, de telle sorte que parfois on se plaint que notre monde moderne ne fait attention qu’à la jeunesse, à rouler les mécaniques et à montrer ce qu’on est capable de faire mais ça, c’est la caricature de la jeunesse, c’est quand on commence à avoir des doutes sur sa propre naissance dans le sens le plus profond et le plus dynamique possible. En réalité, c’est vrai que le christianisme ne vit que de sa jeunesse. Alors, vous allez me dire qu’il y plein de gens âgés dans les églises : oui, mais peut-être que ce sont les seuls qui ont le sens de la jeunesse. C’est vrai que peut-être déjà quand on est enfant, quand on a déjà un peu roulé sa bosse, on perd le sens de la jeunesse et on ne sait plus qu’en réalité on est en train d’apprendre à renaître sans cesse.

 Si tout est fondamentalement centré sur la naissance, on ne peut pas faire autre chose que de voir dans la mort une naissance. En fait, ça peut paraître terrible de dire cela, même paradoxal et choquant, mais il faut le dire : quand quelqu’un meurt, il naît ! Pour nous chrétiens, c’est cela, et la nouvelle naissance dont le Christ parlait à Nicodème, c’est celle-là. C’est pour cela que le Christ ne donne qu’une consigne pour la fin des temps : ouvrir l’œil, c’est tout ! Savoir naître, ne pas louper sa naissance. Notre première naissance, nous n’en avons aucun souvenir, mais il ne faut pas rater la nouvelle naissance. Il faut la retrouver dans ce qu’elle a de plus dynamique et de plus profond, c'est-à-dire le fait de nous ouvrir à un monde nouveau, car c’est bien cela le mystère de la naissance et c’est pour cela que les enfants sont absolument éblouis par cela : chaque enfant découvre chaque expérience nouvelle qu’il fait dans le regard des autres, non seulement de ses parents mais de tous ceux qui sont autour de lui. Il découvre qu’il rencontre l’approbation de sa venue au monde. Qu’est-ce que l’amour, sinon cela ? Le fait de dire à quelqu’un que non seulement il existe, mais il existe et je suis heureux qu’il s’ouvre à une nouvelle naissance et à une vie nouvelle.

Frères et sœurs, il faut que nous vivions cet Avent, non pas dans le poids de la mort, de la violence et de la terreur qui peuvent peser et nous menacer, il faut qu’envers et contre tout nous manifestions que nous sommes véritablement ouverts à la nouvelle naissance. C’est difficile à certains moments, cela paraît paradoxal, on se dit : « Oui mais puisque maintenant je suis perclus d’arthrose, comment puis-je renaître, vais-je renaître avec mon arthrose ? » Ne vous en faites pas, Dieu s’en occupe.

C’est pour cela que nous allons vivre ce temps de l’Avent. Ce n’est même pas l’attente. L’attente est déjà quelque chose de beaucoup plus évoluée, c’est simplement le fait de naître et de voir l’avenir surgir dans tout ce qu’on est, dans tout ce qu’on vit, dans tout ce qu’on partage, dans tout ce qu’on découvre dans ce monde du mystère des autres, des hommes et de Dieu.

Simplement, il n’y a qu’une consigne pratique, c’est encore celle qui est donnée par un enfant, l’enfant de cet auteur, et voilà la question qu’il pose à son père. Le gamin a sept ans, mais posez-vous la : « Papa, tu as passé une bonne journée ? Est-ce qu’aujourd’hui, tu as réussi à ne rien faire ? » Ne faites rien !