L'IMPRÉVISIBLE ET LA LIBERTÉ

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14a ; Mt 24, 37-44
Premier dimanche de l’Avent – année A (27 novembre 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Personne ne connaît cette heure, ni les anges, ni le Fils, mais le Père seul.

Frères et sœurs, je ne connais pas de parole plus actuelle que celle-là. En fait, quand on y réfléchit, c'est tout à fait ce qui se passe. Avez-vous lu (si vous ne l’avez pas lu, faites-vous le offrir pour Noël) Le mage de Kremlin ? Certains l’ont peut-être lu, en tout cas dépêchez-vous de le lire parce que c'est un livre sur Poutine. Par-delà toutes les critiques qu'on peut lui faire – il n’y en a pas tant que ça –, l’auteur italo-suisse (mélange tout à fait singulier) nous décrit le « génie de Poutine » comme l'art de jouer avec l'imprévisible. Poutine adore l'imprévisible. L’auteur est un homme jeune qui a déjà connu beaucoup d'expériences, notamment politiques, comme conseiller du Président du Conseil italien Matteo Renzi. Il a une expérience du pouvoir et pour lui, la conception du pouvoir de Poutine (c'est assez hallucinant) est l'art de jouer avec l'imprévisible. C'est l'exact opposé de la définition d'Aristote (qu’on ne cite plus aujourd’hui) qui disait : « La politique, c'est l'art du possible », c'est-à-dire l’art de voir ce qui est possible et d'agir en conséquence. Poutine est assez fort et passionné pour que la politique soit pour lui l'art de jouer, non pas avec l'impossible (il n’est pas encore assez fou pour en arriver là), mais avec l'imprévisible. Et c'est ce qui fait que nous avons tous été complètement cloués au sol, particulièrement les Européens qui sommes tellement dociles, tellement bien dressés, tellement rationnels, tellement fils de Descartes, que nous considérons maintenant que ce qui n'est pas raisonnable, calculé, prévisible, est impossible, et qu'il faut l'éviter à toute force. Or, on n'a pas pu éviter l'imprévisible, même la veille du déclenchement de la guerre en Ukraine. Peu l'ont vu venir. On se disait toujours : « Ce n'est pas possible, quand même, il ne va pas y aller ! » Eh bien précisément ce qu'il aime, c'est l'imprévisible.

Alors qu'est-ce que ça veut dire ? Je ne dirai pas que Dieu a le même comportement, mais Dieu fait face à l'imprévisible. La différence avec Poutine, c'est que Poutine n'est pas encore Dieu, bien qu’il le pense peut-être un peu. Dieu, Lui, sait qu'Il est Dieu et Il sait qu'Il a affaire aussi à l'imprévisible. Il faut que Dieu se débrouille avec ça, non pas pour en jouer comme fait Poutine, mais pour faire face à l'imprévisible. Dieu fait tellement face à l'imprévisible que quand Il fait ses dernières confidences pour dire comment va s'achever l'histoire du monde (du moins c'est comme ça qu'on peut le comprendre), Il dit que dans le déclenchement de l'achèvement de l'histoire des hommes, il y a quelque chose d'imprévisible, parce que Lui-même ne le sait pas. Ça a beaucoup choqué les chrétiens. Je pense que peu de prédicateurs prendront cela comme sujet aujourd'hui. Mais c'est vrai. Jésus a accepté de faire face à quelque chose de notre histoire humaine qui est plus qu’imprévu. C'est imprévisible.

Pourquoi ? Parce que, dit-Il, le seul qui connaît ou qui peut faire face à l'imprévisible, c'est le Père. Ça veut donc dire que Jésus, le Fils de Dieu incarné, Dieu fait chair, fait face à l'imprévisible en sachant que c'est de l'imprévisible ; et contrairement à toutes nos manières de penser le Christ et son action, son but n'est pas de dominer l’imprévisible. Il fait face à l'imprévisible. Mais Il n'y fait pas face seul. Il sait que le seul capable d'en dire l’imprévisible, de le discerner, de le voir, c'est le Père, et donc Il ne peut pas tout seul y faire face. Il faut qu'Il y fasse face avec le Père.

Frères et sœurs, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, l'imprévisible n’entre plus dans notre vocabulaire, dans nos calculs et précisément pas dans nos prévisions, car tout ce qui n'est pas mesuré, calculé par des ordinateurs géants, nous ne voulons pas le savoir. Ce n'est pas prévu. Ça a des retombées immenses, nous en avons quelques-unes quand on a affaire aux services administratifs français par exemple. Quand ce n'est pas prévu, vous pouvez toujours essayer de trouver la solution, ce n'est pas possible. S'il y a un endroit où l'imprévisible est banni et interdit, ce sont les grands services administratifs, à commencer par le gouvernement. J'espère d'ailleurs que ce qui s'est passé pourra donner désormais à la société humaine dans son ensemble, le sens de l'imprévisible, qu'elle passe son temps à nier et à refuser.

Alors, qu'est-ce que cet imprévisible ? Réfléchissez à votre propre vie. Tout ce qui a été le plus décisif dans votre vie était d'une certaine façon imprévisible. Qui pourrait prévoir sa propre naissance ? Par définition, ce n'est même pas la peine d'essayer. C'est imprévisible. Pourquoi sommes-nous là, chacun d'entre nous ? Ça repose sur quelque chose d’absolument incroyable, inouï. C'est l'amour de nos parents, dans le meilleur des cas. Donc, c'est une véritable gageure. Notre existence est de l'ordre de l'imprévisible. D'ailleurs, si certains s'appellent Désiré, d'autres s'appellent « la surprise ». Ça veut dire que nous ne maîtrisons pas même le point de départ de notre existence. Pourquoi tombe-t-on amoureux ? Pourquoi de celui-ci ou de celle-là ? C'est absolument imprévisible. Vous allez à une soirée, vous avez vingt-cinq ou vingt-huit ans et vous rencontrez quelqu'un. C'est inouï, imprévisible, vous tombez tout à coup amoureux ou amoureuse de celle-ci, de celui-là. Deux jours avant vous ne le saviez pas. Peut-être évidemment que vos copains avaient manigancé la soirée pour que vous puissiez vous rencontrer, mais de toute façon, pour vous c'était imprévisible. Ça aurait pu ne pas marcher.

Alors, frères et sœurs, quand on commence à voir l'histoire du monde, l'histoire des hommes et notre propre histoire, sur ce registre-là, il y a de quoi être vraiment démuni. Finalement, qu'est-ce qui fait le caractère fascinant de notre vie ? C’est que même si nous essayons, et nous avons raison, de maîtriser un petit peu les affaires (je ne dis pas qu’il faut vivre comme les oiseaux du ciel. Jésus l'a dit, mais on n'a pas essayé), l'imprévisible est véritablement quelque chose qui est là tout le temps, ça peut surgir à tout moment.

Le plus extraordinaire (parce qu’il faut quand même en arriver là), c'est que Dieu accepte que nous vivions dans cette possibilité de surprise et d'imprévisible quasi permanente. Je dirai même, au risque de choquer, qu’il y a autant dans notre vie d'imprévisible que de prévisible maîtrisé. C'est sûr que nous faisons très attention au prévisible, actuellement surtout, avec l'inflation que nous n'avions pas trop prévue, sauf quelques économistes qui se sont largement trompés. Dans tout ce que nous faisons, il y a toujours un point d'interrogation, quelque chose de non maîtrisable, d’imprévisible.

Or la solution la plus simple, du point de vue religieux, c'est l'islam, où l'imprévisible est géré par Dieu, donc ce n'est pas la peine de faire quoi que ce soit. Ça va se passer comme ça. C'est Dieu qui a suscité telle chose. C'est pour ça que le pétrole est dans tous les déserts où vit la majorité de la population arabe et musulmane. Donc ça, c'était de l’imprévisible et c'est parfait. Voir tout ça comme c'était écrit est une manière d'effacer l'imprévisible d'une façon incroyable ! C’est-à-dire « on n'y peut rien, on suit ». Et que fait-on quand on fait ça ? On supprime la liberté humaine. Jésus ne dit pas qu'on supprime la liberté humaine puisqu'Il dit qu'on continue à manger, à boire, à épouser, à être épousé etc., donc Il ne supprime pas ça.

Alors que fait-Il ? D'abord Dieu a voulu que le temps, l’histoire soient un lieu de surprise. Personnellement, je pense que c'est ça le véritable génie de Dieu. Dieu sait à quel point l'histoire humaine est fragile, à quel point il peut y avoir, comme on dit, des hauts et des bas. Mais Dieu accepte cette règle. Dieu veut qu’effectivement, nous soyons en face de cet imprévisible. Il ne veut pas seulement que nous soyons en face de cet imprévisible, parce qu'Il connaît le côté paradoxal de notre liberté humaine. Être libre, c'est pouvoir faire face à l'imprévisible. Mais tantôt nous y faisons face avec le meilleur de nous-mêmes, tantôt avec le pire de nous-mêmes. C'est ce qui se passe actuellement dans certains endroits. Ça veut dire à ce moment-là que Dieu ne nie pas le côté imprévisible. Nous avons alors essayé de dire que le côté imprévisible de l'histoire, c'est Dieu qui s'en occupe, on n'a pas à s'en occuper. Non, Dieu accepte cet imprévisible que constitue la liberté humaine qu'Il a donnée à l'homme, et la fragilité avec laquelle il faut essayer d'y faire face.

Mais, et c'est ça qui est le plus extraordinaire, quand Jésus dit : « Je suis venu apporter le salut », Il ajoute « en acceptant avec vous l'imprévisible humain, l’imprévisible de l'expérience humaine ». Dieu, le Christ, sait que tout ce qu'Il veut, tout ce qu'Il fait est aussi lié à la liberté humaine. Non pas que la liberté humaine soit plus forte que Dieu, puisque c'est Dieu qui l'a donnée, créée. Mais Il a voulu que cette liberté humaine puisse, envers et contre tout, quelle que soit la manière dont nous gérons notre liberté, être confrontée à ces côtés imprévisibles des situations de notre désir, de notre manière d'être, de notre manière de vivre.

Frères et sœurs, c'est un véritable défi que de commencer une année nouvelle liturgique dans cette perspective. Nous n'avons pas à être soumis à l'imprévisible au sens d'un esclavage. Nous ne pouvons pas non plus en jouer comme le font certains en se disant qu’ils finiront bien par gagner à la loterie. Ce n’est pas ça. C'est faire face. C'est pour ça que la recommandation du Christ dans cet appel est toute simple. Il faut veiller, il ne faut pas se laisser emporter par n'importe quoi, par n'importe quel comportement, par n'importe quelle manière de traiter notre liberté, celle des autres, mais simplement il faut veiller.

Frères et sœurs, cette consigne est absolument extraordinaire. En fait, être chrétien, c'est pouvoir demander à Dieu la vigilance et la liberté indispensables pour accepter, accueillir et voir l'imprévisible et savoir y faire face, non pas tout seuls, non pas avec le désir de maîtriser tout. Nous ne pouvons pas. Dieu sait pourtant qu'on fait beaucoup d'efforts. Mais parce que c'est le vis-à-vis en face duquel nous nous trouvons, et là, si nous étions tout seuls, nous pourrions être désespérés, découragés. Mais le Christ nous dit simplement aujourd'hui : « Le maître de maison, s'il sait à quelle heure le voleur vient, fera face ». Si le Christ a voulu faire face à l'histoire des hommes, c'est que nous, avec Lui et par Lui, nous le pouvons.