DANS L'ATTENTE DE LA RENCONTRE

Jr 33, 14-16 ; 1 Th 3, 12 – 4, 2 ; Lc 21, 25-28 + 34-36
Premier dimanche de l’Avent – année C (28 novembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Annonciation Fra Angelico

(Annonciation - Fra Angelico - couvent St Marc, Florence)

Frères et sœurs,

Aujourd’hui et pendant tout l’Avent, nous allons avoir sous les yeux une copie de l’Annonciation de Fra Angelico, dont l’original se trouve au couvent de Saint-Marc à Florence. Cette scène est d’autant plus extraordinaire qu’elle a véritablement hanté toute la vie de l’Angelico qui avait compris quelque chose que nous allons essayer nous aussi de comprendre.

Je m’en tiendrai à deux remarques puisqu’il faut être bref. La première remarque concerne la mise en scène : il n’y a que deux personnages. Mais en réalité, il y en a un troisième qui est invisible par définition puisque c’est le moment où Il commence à se rendre visible. Les deux personnages sont l’Ange et une jeune fille qui s’appelle Marie. Le rapport entre les deux personnages est très intéressant car l’Ange est à genoux tandis que la Vierge est assise. C’est audacieux car normalement, un ange ne s’incline pas devant les humains car ils sont plus grands, plus dignes que nous. Mais ce geste est très important parce que l’Ange ne s’agenouille pas simplement devant une réalité humaine qui est le personnage de Marie, il s’incline devant le mystère qui s’accomplit. L’Angelico a compris et a voulu dire à travers ce thème qu’il a plusieurs fois représenté et pratiquement toujours de la même manière, que l’Ange lui-même s’inclinait devant la réalité de cet instant, la rencontre du Ciel – lui-même l’Ange – et de la Terre – la Vierge Marie. C’est pourquoi pendant tout l’Avent nous allons regarder ce tableau qui nous ramène à l’essentiel : comment le Ciel peut-il rencontrer la Terre ?

On parle toujours du dialogue, de la rencontre, de l’échange. Mais là, c’est le moment par définition inimaginable où le Ciel rencontre la Terre. Et cela est figuré dans un décor absolument incroyable : un jardin qui est l’arrière-fond et un bâtiment qui n’est pas une église, ni un cloître, ni même un bâtiment religieux car il n’y a pas de signe en ce sens. C’est un bâtiment qui est en réalité une cité. L’Ange rencontre la Vierge Marie à Nazareth c’est-à-dire dans une de ces formes que les hommes ont imaginées pour pouvoir se rencontrer et vivre ensemble. Nous sommes donc là au cœur même de l’histoire de l’humanité dans la rencontre des hommes qui construisent petit à petit le monde humain avec beaucoup de maladresses, de fautes et même d’horreurs. Or, au cœur de ce monde humain a lieu la rencontre de Dieu et de l’homme.

Il ne faut donc pas perdre de vue cela, à savoir que Dieu ne nous rencontre pas simplement. Si Fra Angelico avait vécu au XIXe siècle avec sa piété envahissante, il aurait pu imaginer la rencontre de la Vierge Marie avec l’Ange dans une sorte de bâtiment qui ressemble à un cœur ou à deux cœurs. On ne s’en est pas privé par la suite. Non, là c’est l’Ange, le monde de Dieu qui vient « contempler », on dit toujours qu’il « annonce » mais ici, dans l’attitude où il est, l’Ange est déjà à genoux devant le mystère qu’il annonce. En réalité, il voit en même temps le miracle qui s’accomplit. Dans cette rencontre, l’Ange est devant la Vierge Marie et il contemple, émerveillé, ce qui se passe. Dieu a rencontré l’homme, l’humanité au milieu des hommes. Nous ne devons jamais l’oublier : Dieu lui-même veut rencontrer les hommes parmi les hommes, dans ce qu’ils ont à la fois de créativité pour concevoir le jardin d’Eden et aussi la Cité qu’ils veulent construire pour vivre ensemble.

Le deuxième point que seules les dames peuvent vraiment comprendre (les hommes ne sont pas favorisés) et qui est au cœur de ce tableau, c’est le sein de la Vierge Marie, son ventre. Ce qui est étonnant est que la foi chrétienne n’a jamais hésité à considérer que la source absolue du salut, c’est le sein d’une femme. Cela a beaucoup choqué l’Antiquité. Il y a même un grand texte, le Te Deum qui dit : « Tu n’as pas eu en horreur le sein d’une femme ». La ministre du droit des femmes n’était pas encore passée par là ! Il n’y avait pas de censure. Cela exprime une chose extraordinaire à savoir que le monde dans lequel Dieu s’incarne, c’est le fait qu’Il prenne chair de la chair d’une femme. Ce qu’Il est Lui-même pour nous, ce qu’Il veut être pour nous les hommes et pour notre salut (c’est ce que nous disons dans notre Credo), Il veut l’être à partir de la féminité, de la chair d’une femme et précisément par une attente de neuf mois. Dieu a bien attendu neuf mois pour arriver. C’est ce que nous célébrons pendant tout le temps de l’Avent et que l’on condense en quatre semaines pour calmer notre impatience. Que se passe-t-il en effet dans une gestation, dans une grossesse ? Une femme découvre tout à coup qu’il y a en elle une vie qui n’est pas sienne, qu’elle ne domine pas, qu’elle ne maîtrise pas et que ce qu’elle est elle-même est lié à ce qui est en train de germer dans son propre sein.

C’est une chose extraordinaire à laquelle on ne pense pas ; on imagine toujours la Vierge Marie comme une maman bisounours spirituelle, prenant la plupart du temps des couleurs aussi fades que celles de Notre-Dame de Lourdes. La féminité, c’est autre chose : c’est le lieu même où une vie peut naître dans une autre vie, dans une autre existence. Evidemment, nous les messieurs sommes mal placés pour le comprendre mais vous mesdames, vous le savez : c’est le moment où on découvre que la vie germe dans son propre corps, qu’elle prend forme, qu’elle devient réalité humaine à travers le fait d’être et d’habiter. La première habitation de Dieu comme la nôtre, c’est la chair, la présence de quelqu’un qui nous aime infiniment, c’est notre mère. Je ne dis pas cela pour tenter d’exalter une maternité comme on le fait lors de la fête des mères : « Maman, je te dois tout », ce qui est vrai d’ailleurs. C’est plutôt pour dire que Dieu est passé par là, par le fait qu’Il a vécu neuf mois dans le sein, dans la chair d’une femme. On considère la plupart du temps que c’est normal, mais ça ne l’est pas : c’est le chemin que Dieu a voulu, chemin par lequel Il a voulu ouvrir en nous le sens de l’attente. Je me souviens d’une maman qui m’avait dit un jour : « Si les hommes devaient porter neuf mois l’enfant dans leur sein, ils ne le supporteraient pas, ils n’auraient pas la patience ». C’est peut-être vrai.

Avoir la patience d’attendre que Dieu prenne figure humaine en nous, cela vaut pour tout le monde. Dieu ne pourra prendre figure en nous que par la patience et par l’attente. C’est cela le temps de l’Avent.