VEILLEZ!

Is 63, 16b-17 + 19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l’Avent – année B (29 Novembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je le dis à tous, veillez ! »

Frères et sœurs, nous n’allons pas tergiverser, nous allons entrer directement dans le vif du sujet par une question à laquelle il vous serait peut-être difficile de répondre à brûle pourpoint. Pourtant, c’est une question terriblement actuelle. Quelle est la différence entre veiller et surveiller ?

Subtil… mais, vous allez voir, c’est un vrai problème. Actuellement, nous confondons les deux choses. Hélas, la plupart du temps, nous utilisons un terme pour l’autre. Par conséquent, on peut considérer qu’un surveillant de collège pourrait être aussi une sorte de veilleur. En général, ce n’est pas tout à fait le cas. Mais on pourrait aussi considérer que la tâche des veilleurs est de surveiller. Dans ces cas-là, je vous préviens, il vaut mieux se méfier des veilleurs qui surveillent trop. Car à trop vouloir veiller en disant qu’on nous protège, ça devient de la pure surveillance.

Nous sommes là au cœur d’une des grandes questions de notre société actuelle. Rassurez-vous, je ne vais pas la traiter. Mais je vais défendre une chose fondamentale : Jésus Christ n’a jamais dit : « Surveillez-vous les uns les autres » – heureusement d’ailleurs mais c’est assez extraordinaire.

Lorsqu’on a donné aux chefs de communautés le titre d’évêque, on a dit qu’ils étaient surveillants ; l’episcopê, d’après l’étymologie grecque, est la surveillance. Ce n’est pas tout à fait du même ordre. Je pense que la surveillance a sa place dans l’Eglise, mais il ne faut pas croire que le fait qu’il y ait des surveillants nous dispense de veiller. Et c’est peut-être trop souvent, hélas, parce que les chrétiens ne veillent pas assez qu’il faut des surveillants sur les communautés pour leur rappeler ce précepte et cette recommandation fondamentale du Seigneur : « Veillez ! »

En réalité, vous le savez peut-être, ce passage-là est la fin des discours publics de Jésus. Immédiatement après vient le récit de la Passion. Comme si au moment-même où Marc savait qu’il allait passer dans son texte à l’acte même par lequel Jésus va nous sauver, celui-ci nous disait : « Je n’ai qu’une seule chose à vous dire : Veillez ! »

Tout cela ne résout pas la question de savoir la différence entre veiller et surveiller. C’est très simple : le surveillant sait ce qu’il veut. Il sait que les élèves doivent bien se tenir pendant la durée de leur examen, ne pas copier les uns sur les autres, qu’ils doivent respecter la discipline du collège etc. Le surveillant applique un programme. Jésus ne nous a jamais demandé cela. Et personnellement, je Lui en sais infiniment gré. Si véritablement notre foi chrétienne consistait à appliquer un programme, ça n’irait pas loin. De plus, le programme est impossible. Comment voulez-vous faire que tous les gens soient parfaits comme notre Père céleste est parfait ? Impossible. Ce n’est pas la peine d’essayer. Si, essayons, mais essayons avec prudence, en sachant les limites. Le problème n’est pas de faire exactement tout de la façon dont c’est prévu ou programmé. Et d’ailleurs, le Christ a-t-Il un programme pour son Eglise ? Son programme est : « Je viendrai, Je ne sais pas quand, et vous non plus ne savez pas quand ». C’est un programme assez libre, et peu contraignant pour Lui.

Mais Il dit qu’en conséquence, si vraiment nous voulons rester fidèles, Il ne peut nous demander qu’une chose : de veiller, et pas nécessairement de surveiller. Nous n’avons pas à surveiller les faits et gestes de Dieu. Nous avons à veiller parce que tout peut arriver. Au fond, quand on dit qu’il y a une fin des temps, ce n’est pas pour dire qu’un jour l’histoire s’arrêtera, mais pour dire qu’au cœur de cette histoire, tout peut arriver. Et c’est ça notre espérance. Ce que nous voyons la plupart du temps (et nous avons souvent la vue basse), est uniquement ce qui est difficile, ce qui nous contrarie et nous met en colère, nous rend insatisfait. Jésus nous répond que nous sommes faits comme cela, mais quand même, il faut que nous veillions. « Essayez de veiller dans la vie que vous vivez, avec toutes les difficultés et les contrariétés, essayez de veiller pour ouvrir les yeux, pour voir ce qui pourrait vous surprendre et qui pourrait vous amener quelque chose de nouveau à quoi vous n’aviez pas pensé ». Je crois que c’est la première fois dans l’histoire du monde qu’on a pu donner à toute l’humanité, à nous, une telle recommandation.

La plupart du temps, on croit que les grands fondateurs de religion, que les grands initiateurs de la vie politique, des différentes formes de la vie culturelle, du progrès, de la science etc., ont des programmes précis dans la tête. Mais je crois, si je me souviens bien, qu’un certain nombre de grands savants contemporains, notamment Einstein, ont toujours été surpris par le fait d’avoir découvert ce qu’ils avaient trouvé. Bel exemple, qui risque d’être très éclairant pour nous. En fait, nous ne savons pas à quoi la vie nous expose. Évidemment, il faut un peu cadrer, il ne faut pas faire n’importe quoi. Certes, je ne suis pas ici en train de vous prêcher une doctrine libertaire. Sinon, j’irais ailleurs.

Mais vous comprenez, frères et sœurs, pourquoi c’est si important. Veiller, c’est s’attendre à tout. Si aujourd’hui, nous sommes là dans cette église, c’est parce que la vie et l’avenir de l’humanité ne sont pas uniquement réglés par le covid et les problèmes de migration. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher de solution, mais cela signifie que nous ne connaissons pas le résultat. Si la vie conjugale et familiale était toute programmée, ce serait infernal, insupportable. Il y a des contraintes, des difficultés. Mais pourquoi, au cœur-même de ces difficultés, surgit-il quelque chose comme un moment de bonheur, un étonnement, un émerveillement ? Nous n’en savons rien, cela arrive comme ça.

Je voudrais conclure en rappelant simplement une chose. Je ne suis plus dans le texte de l’évangile qui est écrit en grec. Savez-vous d’où viennent les mots veilleur, veiller, vigile ? Ce sont les mêmes mots que vie. Être vigilant, être veilleur, c’est être vivant, et c’est précisément la difficulté de toutes ces affaires-là. Si nous croyons qu’être vigilant, c’est tout cadrer, c’est que nous nous imaginons que nous sommes surveillants, dominateurs de la vie. Ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas les surveillants, les dominateurs de la vie. Nous sommes vigilants, c’est-à-dire que nous accueillons la vie de Dieu, la vie des autres, nous accueillons la présence de Dieu et la présence des autres. Voilà le cœur même de ce que le Christ nous souhaite aujourd’hui. Alors, lâchons un peu la bride sur la surveillance et soyons véritablement des veilleurs.