LE DOGME DE L'ASSOMPTION
Vigiles de l'Assomption - (15 août 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e m'en vais vous préparer une place " Pour un certain nombre d'entre nous qui ont connu cette époque, le dogme de l'Assomption est d'une autre histoire. Je dirais que c'est la fin d'une Église. Pie XII, utilisant exceptionnellement le privilège de l'infaillibilité pontificale, après avoir tout de même consulté assez largement l'Église universelle, a proclamé personnellement, infailliblement, le dogme selon lequel Marie a été enlevée dans les cieux, dans sa chair et que cette chair est ressuscitée. A cette époque-là, tout le monde était béat d'admiration. Je ne sais pas si, aujourd'hui, un pape prenait explicitement la décision de proclamer un nouveau dogme en vertu de la seule infaillibilité du seul pontife romain, il ne soulèverait pas immédiatement une levée de boucliers. Aujourd'hui, on le sait, la papauté, pas seulement avec Jean-Paul II mais déjà avec Paul VI, a subi, de l'intérieur même de l'Église, de nombreuses et vigoureuses contestations. Si aujourd'hui un pape s'avisait d'engager personnellement son infaillibilité, il est certain qu'on crierait tout de suite au passéisme. On dirait que ces choses-là sont d'une autre époque.
Pourtant, quelles que soient les modalités de la proclamation de ce dogme, c'est un élément extrêmement moderne de la foi. Et pas simplement moderne au sens d'une quarantaine d'années, mais au sens où il touche à vif un certain nombre de nos convictions modernes. Le dogme de l'Assomption, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'est pas d'abord la reconnaissance d'un privilège de Marie, mais d'un privilège de l'Église. Ce n'est pas que le Christ lui a "fait une fleur" mais c'est que, en elle, il nous a fait une fleur. C'est nous qui sommes les bénéficiaires de la proclamation du dogme de l'Assomption. Et voici comment.
Nous nous imaginons volontiers que, pour Marie, être emportée auprès de son Fils dans la gloire de la Résurrection, on ne pouvait rien faire de mieux. Et à ce titre-là nous pensons qu'elle est gâtée. Cela dénote de la part de Jésus cette délicatesse qui est la marque même de l'amour de Dieu, cet extrême raffinement par lequel Jésus pense que celle qui l'a accueilli dans la condition humaine, Il peut l'accueillir maintenant dans la condition céleste. C'est normal que sa mère qui a été la plus proche de Lui soit maintenant également dans la gloire la plus proche de Lui. Tout cela est vrai et tout cela convient bien. Mais vraiment, est-ce que la seigneurie du Christ c'est simplement de faire plaisir à ses amis ? Est-ce que c'est simplement d'accorder quelques petits privilèges par-ci par-là, des couronnes, des récompenses, des canonisations ou des béatifications. ? Je ne crois pas.
Si l'Assomption de Marie, si la proclamation du fait que Marie est dans sa chair auprès du Christ, dans sa chair ressuscitée, ce n'est pas seulement pour nous donner un bon exemple, que Jésus a au moins la reconnaissance du cœur, mais c'est pour nous dire une chose beaucoup plus radicale et qui nous touche immédiatement. Aujourd'hui, nous, hommes du vingtième siècle, nous avons la tentation d'un regard sur l'Église comme si l'Église était uniquement de cette terre. Je sais bien : il y a quelque chose de vrai là-dedans, au sens où l'Église est ce peuple de Dieu qui chemine à travers le désert, ce peuple qui connaît les coups et les combats et qui connaît les épreuves de la fidélité, qui connaît, à travers ses infidélités, la miséricorde de Dieu qui le relève Mais peut-on vraiment envisager l'Église uniquement à partir de ce que l'on en voit ? uniquement à partir de ce que l'on en saisit ? de ses évènements, de son histoire, de tout ce que nous vivons dans notre expérience humain de tout ce que nos frères chrétiens vivent ? L'Église est-elle simplement la somme de tout cela ? Et bien non ! si l'Église était purement et simplement une réalité de la terre, elle serait si radicalement séparée de son Seigneur glorifié qu'il y aurait là quelque chose de désespérant. L'Église est déjà dans les cieux. L'Église est vraiment déjà dans les cieux. Et c'est précisément cela que nous fêtons ce soir.
C'est vrai, la chair de l'humanité ressuscitée est déjà dans le ciel à un double titre. Pour la chair du Christ, comme source du salut. Toute grâce nous vient par le corps et par le sang du Christ, par l'humanité du Christ. Désormais, il n'y a pas d'autre canal de l'amour et de la bénédiction divine que l'humanité du Christ glorifié et ressuscité. Et cela est important car cela veut dire que la source même de l'existence de l'Église c'est une chair comme la nôtre, mais une chair qui est déjà au-delà de nous, dans la transcendance du Royaume. Seulement si c'était purement et simplement comme cela, comment saurions-nous que notre propre chair, non plus au sens de source, mais de bénéficiaire, est vraiment promise au salut ? est vraiment promise à la gloire ? Et c'est pour cela que, dans la gloire de la Résurrection, il y a la chair de Marie ressuscitée. La chair de Marie ressuscitée qui, elle, y est à titre de bénéficiaire, à titre d'Église recevant le salut, à titre d'Épouse Aimée par l'Époux bien-aimé. Et c'est cela le dogme de l'Assomption.
L'Église, par une toute petite partie d'elle-même, est déjà dans le Royaume de Dieu, dans la totalité de son accomplissement : chair du Christ, Source du salut, chair de Marie, bénéficiaire du salut. Et si demain, nous lisons l'évangile qui chante le Magnificat, c'est précisément pour cette raison car l'Assomption de la vierge Marie c'est le Magnificat achevé, ayant les gages, la certitude de son accomplissement. C'est vrai que, désormais, si une chair humaine, celle de la mère du Verbe de Dieu, a véritablement reçu la plénitude du salut, alors c'est le gage pour que toute chair humaine, la chair de chacun de nos frères puisse aussi recevoir la plénitude de ce salut.
Vous comprenez que pour célébrer une telle fête, il faut avoir le cœur à la bonne place, pas simplement dans l'ordre d'une spéculation théologique, pas simplement dans l'ordre de nécessité ou de raison, mais dans le sens de notre existence de chrétien. Et je dirais que si nous n'avions pas obscurément la perception que quelque chose de nous, du plus intime de nous-mêmes est déjà dans le cœur de Dieu, quelque chose d'insaisissable parce que déjà au-delà de nous, alors la fête que nous préparons à célébrer n'aurait aucun sens. Et c'est précisément cela qu'illustre l'Assomption de la vierge Marie. Ce que nous sommes, au plus intime de nous-mêmes, et pas simplement notre âme, pas simplement notre existence spirituelle mais tout ce que nous sommes, est déjà mystérieusement mais réellement orienté vers le Royaume. Chacune des fibres de notre être a déjà reçu une destinée de gloire. Et même si cela n'est pas encore complètement accompli en nous, comme c'est le cas pour Marie, il n'empêche que la fête de demain est déjà le signe que notre pressentiment dans la foi ne nous trompe pas.
Alors, en entrant dans cette fête, en nous réjouissant non seulement avec les chants, non seulement avec cette fête lyrique comme nous y invite saint Jean Damascène dont nous avons lu les textes, mais en entrant dans ce mystère de l'Assomption de Marie, essayons de redécouvrir que c'est notre propre privilège que nous fêtons, que chacun d'entre nous, chacun de ceux que nous aimons, chacun de ceux que nous connaissons, qu'il soit croyant ou qu'il ne croie rien du tout, est déjà marqué, au plus intime de lui-même, par cette destinée, ce poids et cette gravité de gloire, je dirais presque cette gravitation de gloire qu'exerce sur nous le corps ressuscité de Jésus-Christ. Et puisque c'est Marie qui est la première bénéficiaire de cette force d'attraction et de gravitation du Royaume de Dieu sur la terre, il n'est pas étonnant qu'elle ait ce rôle d'accompagnatrice, d'intercesseur de toute bénédiction qui vient toucher notre destinée de gloire. Et vous comprenez peut-être sous un jour nouveau la simplicité éblouissante de cette formule que nous disons à la fin de la salutation angélique : "Maintenant et à l'heure de notre mort !" Maintenant, ce présent que nous vivons, et l'heure de notre mort comme ces deux points de repère, comme deux points qui, lorsque entre eux deux on tire une ligne et on la prolonge à l'infini, cette ligne alors, devrait aller rejoindre le cœur de Dieu.
AMEN