PRIE POUR NOUS, MAINTENANT ET À L'HEURE DE NOTRE MORT

Vigiles de l'Assomption - (15 août 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Assomption

S

 

ainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort." Notre mort, c'est toujours ce moment dans lequel nous retrouvons cette solitude totale, cet abandon total. Notre mort, c'est précisément ce moment inimaginable où nous ne vivrons plus comme maintenant. Notre mort, c'est toujours ce moment où l'on éprouve à fond la déchéance dans laquelle nous a jetés notre péché. Notre mort, c'est toujours, dans sa face visible, telle que nous l'éprouvons, ce moment de solitude et d'abandon que le Christ Lui-même, lorsqu'Il était sur la croix a mis sur ses propres lèvres : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'a-Tu abandonné?" Notre mort est toujours le sacrement de notre déchéance, de notre éloignement de Dieu. Si belle, si sainte soit notre mort, en ceci elle ne diffère pas d'une mort apparemment pénible ou dans des circonstances dramatiques. Notre mort inclura toujours, par la déchéance physique qu'elle manifeste, notre mort manifestera toujours cette dimension de péché qui a gagné le cœur de tout homme, à partir du moment où celui qui était constitué "chef de l'humanité" a refusé la plénitude de la communion et de l'amour de Dieu.

Et pourtant, lorsque nous prions, nous demandons à Marie : "Prie pour nous, pécheurs " et c'est pour cela que nous disons à ce moment-là, pécheurs, "prie pour nous à l'heure de notre mort !" Pourquoi est-ce à elle que nous demandons de prier "à l'heure de notre mort " ? Pourquoi est-ce cette fille d'Israël, Marie, mère de Jésus, qui, à ce moment-là, doit prier pour nous, à l'heure où nous ressentons l'abîme et la déchéance ? Et bien, c'est la raison d'être de la fête d'aujourd'hui.

Nous pouvons demander que Marie prie à l'heure de notre mort parce qu'elle est la seule, parmi les fils des hommes, tels que nous sommes, c'est-à-dire non pas comme le Christ Lui-même qui est Fils de Dieu et qui a pris l'humanité, mais Marie, elle, est une fille des hommes comme nous tous. Elle est la seule à qui Dieu a donné parce qu'elle était la mère du Sauveur, de manifester cet autre visage de la mort, précisément celui que nous ne connaissons pas.

Dans la mort, il y a toujours deux visages. Il y a la face visible de la mort et c'est celle-là que je décrivais, tout à l'heure, en disant qu'elle était le sacrement de notre déchéance et le signe manifeste de notre humanité, bouleversée, brisée par le péché. Mais il y a aussi cette face, normalement invisible pour tout homme, qui est la véritable face de gloire de la mort. Quand nous entrons dans la mort il y a, bien entendu, ce que nous voyons toujours lorsque quelqu'un meurt, cette brisure à l'intérieur de sa chair, de son cœur. Mais il y a aussi cette face invisible que seul Dieu voit et qui ne nous a été manifestée que deux fois dans l'histoire humaine, une fois, lorsque le Christ s'est "levé d'entre les morts", source de toute résurrection et une autre fois, précisément, lorsqu'une fille des hommes, Marie, a été choisie, prise auprès de Dieu pour le contempler, dans sa chair, dès aujourd'hui, ressuscitée d'entre les morts. La mort de Marie, c'est précisément ce signe qui apparaît dans le ciel. Marie est revêtue du soleil, c'est-à-dire que c'est le manteau de lumière de la résurrection du Christ qui resplendit autour d'elle. La lune sous ses pieds et la couronne de douze étoiles, c'est toute l'Église, tout le mystère bienveillant de Dieu sur chacun d'entre nous qui s'est épanoui dans sa chair, au moment de sa résurrection et de son entrée dans la gloire. Or, ce signe s'est manifesté dans le ciel. Ce signe a été posé au cœur de l'Église, au cœur des croyants.

Ainsi, lorsqu'il s'agit pour nous d'entrer dans la mort, nous pouvons pressentir, même si nous ne le savons pas, nous pouvons pressentir dans la foi, ce mystère de glorification qui a été donné à Marie et auquel nous sommes promis. Faire face à la mort, c'est non seulement faire face à ce mystère de notre disparition, de notre déchéance physique, mais faire face à la mort, c'est, au cœur même de cette déchéance et de cet abandon, au cœur même de ce cri que le Christ n'a pas refusé de mettre sur ses lèvres :"Pourquoi m'as-Tu abandonné ?", reconnaître que nous sommes revêtus du soleil, la lune sous nos pieds et une couronne de douze étoiles.

Oui, tout ce que nous avons charrié dans notre vie, de peine, de souffrances, de désir, de brisure de notre cœur, d'amour voué à l'échec, de souffrance, d'atrocités et de désespérance, un jour, lorsque nous paraissons devant Dieu, c'est Dieu Lui-même qui veut être le manteau de lumière qui enveloppe notre détresse, si nous crions vers Lui.

Alors, nous comprenons peut-être davantage pourquoi toute cette fête au moment où nous demandons à la vierge Marie de prier pour nous "à l'heure de notre mort", est essentiellement centrée sur le Cantique des Cantiques, sur un chant d'amour. La face invisible de la mort, c'est un chant d'amour. Bien entendu, de notre côté, cet amour se traduit davantage par un manque, par un creux, par toutes les souffrances qui ont pu traverser et briser notre cœur au cœur de notre vie. Mais, ce chant d'amour, c'est Dieu Lui-même qui l'entonne, c'est Dieu Lui-même qui le met sur nos lèvres, c'est Dieu Lui-même qui fait resplendir sa lumière sur chacun d'entre nous. Et peut-être qu'une des choses les plus significatives, c'est précisément que celle qui a été sauvé de cette manière tout à fait extraordinaire, soit précisément une femme, une femme revêtue du soleil. Pourquoi donc ? Parce qu'une femme c'est précisément celle qui a essentiellement pour mission de donner la vie. Et Marie a été femme plus que tout autre femme de la terre car elle a donné la vie en surabondance. En étant mère de Dieu elle a donné la plénitude de la vie divine, elle a donné le Fils de Dieu au monde. C'est pourquoi, au jour où celle qui avait été choisie pour être la surabondance de la vie, au jour où elle est morte, où elle est entrée dans la paix du Seigneur, le Christ Lui-même a voulu la combler dans la source même qu'elle avait été, de toute la plénitude de la vie qui ne pouvait jaillir que de Dieu.

Ainsi, chaque fois que l'un d'entre nous meurt, qu'il le sache ou qu'il ne le sache pas, il murmure sur ses lèvres cette prière : "Prie pour nous, pauvres pécheurs, maintenant, et à l'heure de notre mort ".

 

AMEN