LE PRIVILÈGE DE LA VIERGE MARIE
1 Co 15, 54-57 ; Lc 11, 27-28
Vigiles de l'Assomption - (15 août 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Assomption de la Vierge Marie
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I |
l dit à sa Mère : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère !" Nous avons souvent l'habitude et le réflexe de considérer l'Assomption de la vierge Marie comme un privilège. Et chez nous, surtout dans notre mentalité très française, nous considérons qu'un privilège, c'est une sorte de gratification qui est réservée à quelqu'un à son usage le plus privé, le plus restreint et le plus individuel possible. Le privilège, c'est que quelqu'un peut avoir telle ou telle faveur précisément parce que les autres ne l'ont pas. D'ailleurs le mot privilège veut dire simplement : loi privée, loi qui concerne un seul individu.
Il convient de bien s'entendre quand nous disons de la vierge Marie qu'elle a reçu un privilège. Si nous l'entendons dans son sens courant, cela a quelque chose, non seulement qui nous révolte un peu, mais d'une certaine manière quelque chose d'un peu dérisoire. Qu'est-ce que cela veut dire de donner un privilège pendant un certain temps, alors que tout le monde l'aura après ? Quel est le privilège que peut avoir la vierge Marie si le Seigneur l'a fait monter auprès de Lui dans les cieux, dès maintenant, alors que nous aussi, un jour, nous serons auprès de Dieu et, de nos yeux de chair, nous verrons Dieu dans notre chair. Ce serait là une sorte de faveur qui friserait le favoritisme et qui n'aurait rien de très important ou de très significatif dans le plan de Dieu.
Or, privilège ne doit pas être compris dans ce sens-là. Comme tout ce qui est grâce, comme tout ce qui est pur don de Dieu, tout don fait à quelqu'un sert toujours, d'un manière ou d'une autre, à l'édification du corps du Christ. Toute grâce qui nous est faite à nous n'est jamais une sorte de faveur à usage purement personnel et individuel. C'est bien entendu toujours, parce que c'est une grâce quelque chose qui nous grandit et nous rend de plus en plus précieux aux yeux du Seigneur, comme le dit le psaume, mais en même temps, c'est quelque chose qui, en tant que grâce, nous investit chaque fois d'une mission très précise auprès des autres membres du corps du Christ. Toute grâce vise, non seulement à élever tel ou tel individu par le fait même qu'elle est donnée à cet individu, mais encore, parce qu'elle élève cet individu, elle le rend responsable de la grâce qui est donnée aux autres. Ainsi se réalise d'une certaine manière cette parole d'Elisabeth Leseur : "Toute âme qui s'élève, élève le monde !" Il faudrait d'ailleurs dire plus exactement :"Toute âme que Dieu élève par sa grâce, Dieu, en même temps élève le monde par cette même grâce ".
Pour la vierge Marie, le privilège de l'Assomption a exactement ce rôle-là. La grâce qui est donnée à Marie au jour de l'Assomption, lorsqu'elle est élevée aux cieux dans sa chair, c'est précisément la grâce des grâces qui lui est donnée puisqu'à ce moment-là, elle est appelée à voir se parachever dans son être l'œuvre de grâce qui a été accomplie et commencée dès le moment de sa conception immaculée. C'est donc l'achèvement de cette grâce sans prix, merveilleuse, qui a été donné par Dieu à la plus belle des créatures et qui en a fait précisément la plus belle de toutes les créatures. Mais cette grâce ne lui aurait pas été donnée si elle n'avait un rôle très précis vis-à-vis de l'Église.
Lorsque le Christ meurt sur la croix, Il a sous les yeux sa Mère un disciple et d'autre part deux autres personnes dont l'une sera le premier témoin de la résurrection du Christ, Marie de Magdala, et l'autre l'épouse d'un des compagnons d'Emmaüs, Marie femme de Clopas ou de Cléophas. Le Seigneur meurt dans le moment où il y a comme en germe le début de son Église : les premiers chrétiens, Marie, Marie de Magdala, Marie femme de Cléophas et Jean. Mais, sauf la vierge Marie, peut-être, ces témoins sont assez déconcertés, qui n'ont pas encore reçu l'Esprit, qui n'ont pas encore reçu l'assurance de la résurrection. Or, pour former l'Église, pour l'affermir dans son témoignage, le Christ a voulu que cette Église soit fondée dans sa propre chair, dans sa propre existence humaine. La première pierre, la tête de l'Église, c'est le corps du Christ, c'est la chair du Christ ressuscité. Ce que le Christ a voulu c'est que, d'une certaine manière, Marie soit le chaînon entre sa propre chair et notre chair à nous. Pourquoi ? Parce que lorsque le Christ s'est incarné, Il a voulu que la chair de Marie soit, pour ainsi dire, le chaînon entre la demeure d'éternité qu'Il avait dans le sein du Père et notre propre monde. Pour venir parmi nous, Il a voulu que Marie, dans sa chair, soit, en quelque façon, le lien entre le mystère trinitaire et nous-mêmes. Et c'est pour cela qu'il a voulu prendre chair dans le sein de la vierge.
De même lorsque le Christ est élevé dans les cieux par sa mort et par sa résurrection, Il veut assurer l'Église que désormais, il y a un lien entre Lui ressuscité et nous. Et ce lien, c'est la chair de sa mère, c'est Marie ressuscitée, elle aussi, dans son corps et dans tout son être.
Ainsi, lorsque nous fêtons l'Assomption, nous fêtons l'Église dans le dépôt de l'espérance qui a été mise en elle, en Marie. Nous fêtons l'espérance de l'Église qui, désormais, a reçu, dans le fait que Marie, la mère des croyants, soit auprès du Christ dans les cieux, la certitude et l'assurance que, elle aussi est appelée, au jour de sa mort, à ressusciter et à vivre dans sa chair auprès du Christ, dans l'amour du Père. Voilà ce que nous fêtons ce soir.
Nous fêtons ce mystère du Christ qui n'a pas voulu constituer l'Église par d'autres moyens que ceux par lesquels Il s'est lié pour entrer dans ce monde. Parce que le Christ s'est lié à la chair de sa mère en recevant la chair de sa mère, Il veut aussi que, désormais, l'Église soit constituée par, et dans, avec la chair de Marie sa mère. Autrement dit, c'est pour cela qu'elle devient notre mère à tous. C'est pour cela qu'elle devient la mère de Jean, et en étant la mère de Jean, la mère de tous ceux qui confesseront le Christ mort et ressuscité pour le salut de l'humanité. C'est pour cette unique raison, c'est parce qu'elle est comme le premier chaînon de l'Église, non pas que le Christ en ait eu nécessairement besoin. Ce n'était pas absolument obligatoire, mais c'était comme la manière que le Christ avait de signifier que tout ce qu'Il avait reçu de sa mère, Il voulait le lui redonner en grâce et en plénitude.
Ce soir, où nous fêtons l'Assomption de la vierge Marie, sachons nous émerveiller. Nous émerveiller d'abord devant le mystère du Christ qui a une si grande humilité et une si grande délicatesse par rapport à la dette qu'Il avait contractée vis-à-vis de l'amour de sa mère. Sachons aussi nous émerveiller de l'humilité de sa servante parce que, elle qui était humble, elle a été exaltée, elle qui avait été appelée dans l'obéissance à devenir la mère du Sauveur, voici qu'elle devient dans la gloire la mère de l'Église. Sachons nous réjouir de sa joie comme des fils. Sachons lui dire encore et d'une manière incessante : Réjouis-toi, Marie, tu es la mère du Sauveur, tu as cru, tu es la fille de Sion, tu es notre mère.
AMEN