VIERGE, MÈRE, ÉPOUSE ET REINE

Si 24, 3-22 ; Lc 1, 26-38
Ste Marie, Reine - (22 août 1977)
Homélie de l'Abbé Roger Poelman

Couronnement de Marie (Saint Thibault)

N

ous célébrons aujourd'hui la fête de Marie Reine, et vous aurez remarqué ce que fait l'Église. Il y a un texte du pape Paul VI nous expliquant que pour avoir une vraie dévotion à la Vierge Marie, le mieux était pour nous de suivre la liturgie. Dans la liturgie, Marie suit pas à pas le mystère du Christ, il y a une fête du Christ Roi, donc il y a aussi une fête de Marie reine. Comme il y a une fête de la Nativité de Jésus, il y a une fête de la nativité de Marie. Ainsi, on peut suivre toutes les fêtes. La compassion de Marie, la croix de Jésus, la résurrection et l'Ascension du Seigneur et l'Assomption de la Vierge Marie. Nous devons nous demander pourquoi ?

J'aurais envie de dire que ce mystère, c'est celui de la place de la femme dans le dessein de Dieu. Il y a un texte de la Genèse auquel nous devrions accorder une plus grande attention, c'est pris dans ces trois premiers chapitres théologiques de la Genèse qui sont tellement profonds et l'on est toujours amené à tourner notre regard vers eux. Au moment de la création du monde, cette parole d'autorité du Seigneur : "Que la lumière soit, et la lumière fut", et tout à coup au verset 26 du chapitre premier, comme une sorte d'arrêt, parce que Dieu va faire ce qui est le plus grand, ce pour quoi tout le reste existe. Tout à coup au milieu de ces paroles d'autorité, une parole de conseil, comme une parole de recueillement, avec le mystérieux pluriel qui n'est pas simplement un pluriel de majesté, mais qui est peut-être une ouverture vers ce mystère de la Trinité elle-même, quand tout à coup il est dit : "Faisons l'homme à notre image et selon notre ressemblance, et Dieu créa l'homme à l'image de Dieu, homme et femme il les créa".

Dans tout ce qui aujourd'hui apparaît tellement présent et quelquefois tellement contestataire, parce que c'est pris d'une manière trop humaine, c'est-à-dire le mystère de la femme dans la création de Dieu, cela devrait être contemplé dans la foi d'une manière plus profonde devant ce grand texte de la Genèse. Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image et selon notre ressemblance, et Dieu créa l'homme à l'image de Dieu, homme et femme il les créa". L'image de Dieu, quand elle est poussée jusqu'à son terme, c'est l'image de l'homme et de la femme.

En plus de cette vue de foi, nous entrevoyons ceci : pourquoi dans l'évangile de la fête d'aujourd'hui nous est-il redit que Dieu a choisi une femme pour accueillir le Verbe ? Le Verbe de Dieu qui va se faire chair, qui va entrer dans notre humanité ? Et il choisit une femme seule, une femme vierge. Je crois qu'il faut répondre que c'est parce que le Christ est l'Époux. La femme au nom de l'humanité est là seule, elle est vierge, et en face d'elle il y a ce Christ qui est son enfant mais qui est aussi l'Époux. Dans un très beau texte de Romanos le Mélode où nous entendons Marie parler et elle dit : "Où vas-tu mon enfant ? même dans le supplice de la croix tu es mon fils et mon Dieu. Accorde-moi une parole, Verbe, ne passe pas devant moi en silence. Je ne m'attendais pas mon enfant à te voir en cet état". C'est la parole de la femme à celui qui vient pour sauver la vie du monde. Tout au long de ce dialogue extraordinairement exprimé, nous entendons ce qui nous permet de pénétrer un peu dans le mystère, nous entendons Marie dire clairement : tu viens pour le salut d'Adam et d'Ève. Ceci est une vue profonde, théologique que tous les Pères de l'Église ont repris.

Sans doute, cette place de Marie est avant tout celle de la Mère, la Théotokos telle qu'on la représente sur les icônes, la Mère de Dieu. Dès qu'on a dit Théotokos, on a dit l'essentiel de la foi chrétienne. Elle est Mère de Dieu cette femme, donc le Verbe de Dieu s'est vraiment fait chair et est vraiment devenu l'un des nôtres. Dès qu'on a dit Théotokos, on est au cœur même du mystère de l'Incarnation avec tout ce que cela va comporter. Cette place de Marie n'est pas un luxe dans la foi chrétienne.

Si c'est vrai qu'il y a une cinquantaine d'années la dévotion, ou mieux, les dévotions à la Sainte Vierge se sont faites quelquefois beaucoup trop humaines, tous ces livres à points de suspensions qu'on a écrit sur Marie étaient finalement du sentiment et de l'hyperbole et n'atteignaient plus assez la force de la foi. Depuis après le Concile, et je m'empresse de dire, pas à cause du Concile qui a proclamé le mystère de Marie, et à la suite du pape qui l'a nommée la Mère de l'Église, à la suite de ce Concile, comme beaucoup de choses, il est arrivé qu'on a laissé se dégrader la foi en la Sainte Vierge Marie. On n'en parle plus et quand on parle, on semble presque gêné. Là, il y a quelque chose qui doit changer, il y a comme une sorte de reprise de la force de la foi chrétienne parce Marie est au cœur du mystère chrétien.

Elle est comme la Femme nouvelle en face de l'Homme nouveau, elle est choisie par Dieu pour cette Alliance avec toute l'humanité que Dieu poursuit depuis l'origine. Elle est en face du nouvel Adam aussi comme la nouvelle Ève. Il y a quelque part en France une ancienne et très belle statue de la Sainte Vierge qui porte dans ses bras l'Enfant, et l'Enfant lui passe au doigt l'anneau de l'Alliance. On n'épuise pas un aspect du mystère de Marie. Elle a été vraiment choisie par Dieu pour le "oui" de l'humanité à l'avance de Dieu. En elle s'est conclue l'Alliance de Dieu avec les hommes. Elle est Mère, mais elle est aussi l'Épouse choisie à côté du nouvel Adam.

Quand on pense à cela, on voit que Marie a comme recueilli en elle, tous les aspects du mystère de la Femme conçus par Dieu, voulus par Dieu, qui vient de la sagesse de Dieu, de la femme à côté de l'homme. Elle est Mère, elle est Vierge, elle est l'Épouse, elle assume en elle tout le mystère de la féminité. C'est un grand mystère, on sent qu'on balbutie quand on dit cela. Il faut surtout toujours éviter de tomber simplement dans des clichés humains et terrestres parce que tout de suite alors, on se trompe. Non, dans la foi, nous devons essayer de recevoir ce mystère.

Quand aujourd'hui nous la célébrons comme Reine, comme il est important de purifier cette idée de Reine. C'est important de la recevoir au cœur de la Révélation. Dans la première lecture, on a entendu cette grande promesse messianique qui vient du prophète Isaïe et qui annonce comme espérance un petit enfant qui est l'enfant de la reine. C'est très étrange dans l'Ancien Testament de mettre ainsi de manière tellement évidente la personnalité de cette Vierge qui va concevoir et enfanter un fils; et vous entendez j'ai dit le mot trop vite. Dans l'Ancien Testament, à l'époque du prophète Isaïe, il est dit "une jeune femme" enfantera, la jeune femme qui est la reine, enfantera. Dans l'Ancien Testament, il est tout simplement question d'une femme à l'âge nubile. Mais dans ce même Ancien Testament, deux cents ans un peu plus peut-être, avant Jésus-Christ et avant Marie, au moment qui est tellement important et qui est la première traduction de la Parole de Dieu dans la langue du monde, ce qu'on appelle la Bible d'Alexandrie, la Bible écrite en grec, à ce moment, sans connaître encore Jésus, sans connaître la Vierge Marie, par la seule poussée de l'Ancien Testament, par l'expérience de la vie que le Saint Esprit a mis au cœur du peuple de Dieu, par l'enseignement donné par les prophètes, par le poids lui-même et la maturation de la Parole de Dieu sans cesse reprise, sans cesse contemplée, quand on a traduit en grec, que va-t-on dire ? On va dire "Parthénos", on va dire "Vierge". On va dire Vierge par la poussée de cet Ancien Testament si bien que quand viendra deux cents ans plus tard, Marie, la Mère de Jésus, saint Matthieu pourra la reconnaître comme cette Reine qui a été annoncée toute seule dans l'Ancien Testament et dont l'Enfant portait en lui-même toute l'espérance messianique. C'est cette reine choisie par Dieu pour être la Mère mais aussi l'Épouse de ce Roi qui est Notre Seigneur Jésus-Christ.

Cette fête de Marie Reine, n'est somme toute, qu'un achèvement du mystère de l'Assomption que nous avons célébré il y a quelques jours. Au moment de cette fête de l'Assomption, j'avais exposé une icône que j'aime beaucoup parce qu'elle est tellement théologique. Elle représente l'accueil de Marie, couronnée par le Christ, son Fils et qui demeure son Fils parce quelle l'a élevé comme son fils et c'était son Seigneur, et par le Père. Au sommet de l'icône, il y a l'Esprit Saint sous la forme habituelle d'une colombe et de cet Esprit, vient une lumière qui enveloppe toute l'icône qui baigne dans la lumière de l'Esprit. Et cette lumière nous ne pouvons la recevoir et en vivre que si nous sommes nous-mêmes transformés

C'est donc dans la foi que nous voulons accueillir ce mystère maintenant et le célébrer. Et frères et sœurs, voyez bien cette assemblée extraordinaire que nous formons en ce moment. Humainement, d'un regard simplement terrestre, que sommes-nous ? quelques hommes, quelques femmes engagés dans des vies si différentes. Au regard de la foi nous sommes l'assemblée des enfants de Dieu. Nous sommes tous nés à la vie de l'enfant de Dieu par la grâce qui a été accordée à Marie et par son "oui" elle est notre mère. Elle, comme le Seigneur nous connaît chacun par notre nom, elle, par la volonté de Dieu nous engendre avec le Christ par son "oui" à la vie des enfants de Dieu. Elle est vraiment notre Mère. Qu'elle le soit et que dans la sainte Église, dans ce recommencement et de renouveau qui commence à être perceptible et qui s'attache à l'essentiel, à la foi, après avoir un peu divagué sur les boulevards, que ce renouveau nous permette d'être de vrais enfants de Dieu, de pouvoir accueillir tout ce mystère merveilleux qui a été proclamé dans ce livre dont le Pape Paul VI disait qu'il devrait être le livre de lecture des chrétiens, et qui est celui des Actes du Concile Vatican II. Ce Concile dont les textes conciliaires sont d'une telle splendeur que certains d'entre eux sont comme des textes patristiques tout ruisselants de foi, tout pleins de la possibilité d'offrir l'évangile au monde contemporain. C'est une grande joie ce Concile, c'est une grande grâce reçue de Dieu.

Ne nous laissons pas égarer par les marécages d'alentour, mais voyons ce que nous avons reçu du don de Dieu dans le Saint Esprit. Mais tout ce renouveau dans l'Église ne peut venir que de notre foi et nous situant au cœur de notre vocation d'enfant de Dieu, nous sommes heureux de recevoir, de saluer, notre Mère, Marie. Nous savons que quand nous disons cela, nous sommes au cœur de ce mystère de l'Église.

Qu'elle soit là maintenant pour nous guider vers ce que nous allons proclamer dans quelques instants : "il est grand le mystère de la foi" c'est-à-dire Jésus-Christ, son Fils, né de la chair et du sang de Marie, et que nous allons recevoir dans le mystère de son sacrifice et de sa glorification. C'est le même, celui qui un jour est né à Bethléem de la Vierge Marie, le même qui a proclamé l'heureuse Nouvelle de l'évangile pour le monde entier, le même qui a accompli les miracles, le même qui un jour a été cloué sur une croix et est mort, le même qui est ressuscité le troisième jour d'entre les morts, le même qui accueille sa Mère sans son Assomption comme l'espérance de l'Église tout entière, comme l'icône eschatologique de l'Église. Ce même aussi que nous accueillons déjà dans le mystère de l'eucharistie.

Que le Seigneur dispose nos cœurs et que Marie notre Mère qui a connu son Seigneur et qui seule peut nous dire comment il faut l'approcher, comment il faut le recevoir, qu'elle aussi en ce moment veuille bien entendre notre prière filiale, notre prière d'humilité, notre prière confiante.

 

AMEN

(Cette homélie a été prononcée en 1977 à l'occasion d'une retraite)