SERVANTE ET REINE

Si 24, 3-22 ; Lc 1, 26-38
Ste Marie, Reine - (22 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Couronnement de Marie

I

 

l y a quelque chose d'étonnant dans le titre de cette fête : Marie Reine. Ce n'est pas tout à fait ainsi qu'apparaît Marie dans l'évangile, en parti­culier dans le passage que nous venons de lire. Ce qui est caractéristique de Marie dans toute l'histoire de Jésus et dans toute l'histoire de l'Église, c'est au contraire son humilité, sa petitesse, son silence, son effacement. La parole de Marie qui vient de nous être rappelée : "Je suis la servante du Seigneur" est un peu l'opposé de ce titre de reine. Il ne peut donc pas s'agir d'une royauté au sens humain du terme, pas plus d'ailleurs que la royauté du Christ n'est comparable aux royautés de la terre. Certes l'ange dit à Marie que l'enfant qu'elle va concevoir héritera du trône de Da­vid son ancêtre et qu'il régnera éternellement mais quand Jésus revendiquera ce titre de roi ce sera devant Pilate alors qu'Il sera nu, dépouillé de tout signe non seulement de royauté mais même d'humanité, blessé, torturé, flagellé, et qu'il dira : "Mon Royaume n'est pas de ce monde". Si Marie peut être appelée reine, c'est en ce sens-là. C'est le paradoxe de l'évangile : Jésus est roi au moment où Il est réduit à l'état d'une loque humaine "sans beauté ni figure humaine" comme le prédisait Isaïe. Marie est reine, précisément parce qu'elle est la servante de Dieu, parce que dans l'humi­lité, le silence et l'effacement elle vit la seule royauté qui compte dans l'évangile : celle des petits.

Jésus dira : "Bienheureux les pauvres !" Jésus aimera bénir les enfants. Jésus dira :"Malheur à celui qui scandalise un de ces petits !" "Béni sois-Tu, Père, car tu as caché cela aux puissants, aux savants, aux sages et Tu l'as révélé aux tout-petits !" Dans l'évan­gile, la véritable grandeur se trouve dans la petitesse, non pas une petitesse mesquine ou médiocre, même pas dans ce qu'on appelle quelquefois la modestie qui est une façon un peu artificielle de vouloir avoir l'air petit, mais dans la prise de conscience réelle que nous ne sommes rien devant l'immensité du mystère de la sainteté de Dieu. Quand Marie dit : "Je suis la ser­vante du Seigneur !" ce n'est pas une clause de style, ce n'est une façon d'avoir l'air modeste, c'est que vé­ritablement elle sait, mieux que personne, à cause de son immaculée conception qui fait que toute trace d'orgueil ou de sur-valorisation de soi-même est ab­sente de son cœur, elle sait mieux que personne que, devant l'infini de Dieu, elle n'est rien, que tout ce qu'elle peut avoir, c'est simplement ce que Dieu lui a donné et qu'elle ne peut en aucune manière se glori­fier de quoi que ce soit, si ce n'est dans le Seigneur.

C'est cette vérité de l'humilité qui est la peti­tesse de l'évangile, non pas une humilité feinte, si­mulée, mais celle qui voit réellement que l'on n'est rien, que l'on est seulement un pur don de Dieu, que tout ce que nous avons entre les mains, nous le rece­vons de la tendresse parfaitement gratuite et surabon­dante de Dieu. C'est parce que Marie a su qu'elle n'avait rien à faire valoir, qu'elle a été remplie, com­blée de la grâce de Dieu, et que, à condition de bien purifier ce mot, nous pouvons l'appeler Reine. Reine de pauvreté, reine d'humilité, reine de petitesse, reine de cette création qui doit savoir qu'elle est création, qu'elle est créature, c'est-à-dire pur produit de la gra­tuité de Dieu.

C'est dans la mesure où, par un effort de lucidité spirituelle, inspirée par l'Esprit Saint, nous verrons en vérité que nous ne sommes rien si ce n'est un don de Dieu, c'est dans cette mesure que nous pourrons réellement nous approcher de Marie et avoir pour elle une vraie dévotion, entrer dans le rythme de son cœur, de son esprit, essayer de comprendre avec notre propre cœur ce qu'était le cœur de Marie, cette dépossession totale de soi-même, cette humble mise au service de la volonté de Dieu, cette disponibilité totale au dessein du Très-Haut. C'est dans la mesure où nous saurons devenir tout à fait transparents à la présence et à l'action de Dieu que nous pourrons vé­ritablement dire que nous aimons la Vierge Marie et que nous la vénérons, sans cela ce ne serait que des mots, peut-être pleins de bonne volonté mais sans rapport avec le mystère qu'a vécu Marie et qu'elle nous invite à partager avec elle.

Dans une prière dont je ne connais pas l'au­teur, j'ai retenu cette demande : "Apprend-nous à être l'humble carreau lavé au travers duquel passe la lu­mière de Dieu".

 

AMEN