LA RÉVÉLATION DU MARTYRE
Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
|
F |
rères et sœurs, nous célébrons le martyre de saint Jean-Baptiste, et à juste titre, nous aurions tendance à vouloir méditer sur ce personnage, sur ce qu'il a été, et sur la manière dont il se tient face à la mort. Or, vous l'aurez peut-être remarqué, mais dans l'évangile qui relate l'exécution de saint Jean-Baptiste il y a un grand absent, c'est saint Jean-Baptiste. On ne le voit pas, on ne l'entend pas.
Aussi, j'aurais voulu faire avec vous un détour et passer par d'autres personnages qui me semblent beaucoup plus centraux : Hérode, et cette jeune fille dont la tradition lui a donné le prénom de Salomé.
Hérode est un homme qui est à la fois fasciné par la personne de saint Jean-Baptiste, c'est ce que l'évangile nous dit au début, il est ce prophète, cet homme qui est chargé par Dieu de rappeler au roi ses devoirs de roi, il est un petit peu, passez-moi l'expression, le fou du roi. C'est celui qui rappelle à temps et à contretemps, avec de l'humour pour le fou, et d'une manière plus grave pour Jean-Baptiste rappelle au roi et aux autorités les devoirs qu'ils ont vis-à-vis du peuple. Hérode est à la fois fasciné par le personnage, mais en même temps, Hérode est quelqu'un de très très lâche, quelqu'un qui se laisse conduire même par son trop-plein de désirs. Ce trop-plein de désirs qui éclate après la dans de cette jeune fille, il lui dit : "Demande-moi tout ce que tu veux, je te le donnerai".
La jeune fille est à l'opposé du roi, elle est totalement sans désirs. La preuve, c'est qu'Hérode est prêt à lui donner tout ce qu'elle veut, et elle a besoin d'aller voir sa mère pour dire : maman, qu'est-ce que je dois demander ? Je ne sais pas vous, mais je sais que quelqu'un qui a tout pouvoir vous dit : je te donnerai tout ce que tu veux, on trouverait bien vite une réponse à cette question. Elle, elle est sans désirs, et elle a besoin de sa mère pour la conseiller. C'est sa mère qui profite de l'occasion pour lui dire : demande la tête de Jean-Baptiste.
En fait, je crois que le mal circule dans ce texte entre le trop-plein de désirs, ce qui fait que nous sommes quelquefois capables de donner plus que ce que nous avons au risque de déboucher sur une situation terrible, de nous engager quelque part où nous n'aurions pas voulu nous engager. Mais le mal peut être aussi dans notre absence de désirs, la manière dont nous pouvons évoluer dans le monde de manière neutre, sans savoir où nous allons, quitte à nous laisser guider non pas par nos désirs puisqu'on n'en a pas, mais par le désir des autres. Il faut faire attention, trop bien vouloir obéir peut aussi aboutir au pire.
Je crois que le martyre a une fonction révélatrice. Ce qu'il nous révèle le plus, ce n'est pas tellement la manière dont l'homme ou la femme qui subit le martyre réagit vis-à-vis de la souffrance ou de la mort, mais le martyre révèle la manière dont les gens regardent le martyre. Comment est-ce que je me comporte vis-à-vis devant quelqu'un qui est dans cette situation ? Comment est-ce que je me comporte devant une situation de violence ? Je crois que c'est cela le martyre de Jean-Baptiste, il a une fonction de révélation non pas de savoir ce qui se passe dans le cœur de Jean-Baptiste, mis nous révélant ce qui se passe dans le cœur de ceux qui sont face à ce martyre. Pensez-y, frères et sœurs, quand nous célébrons le Vendredi saint ou le mystère de la sainte Croix, c'est exactement ce qui se passe. La Passion du Christ réveille le meilleur et le pire dans notre cœur. C'est ce à quoi nous sommes conviés quand nous venons contempler la mort du Christ.
Jean-Baptiste est un homme qui est mort plusieurs fois. Il est mort une première fois quand il a découvert qu'il n'était pas le Messie alors que tout laissait croire qu'il l'était. Jean-Baptiste avait toute une série de disciples, et il aurait été très tentant pour ce personnage charismatique de se proclamer comme Messie. Nous ne sommes pas les sauveurs du monde, il n'y a qu'un seul sauveur, c'est le Christ.
La deuxième mort de saint Jean-Baptiste se révèle quand il est au fond de sa prison, on lui dit que cet homme Jésus est le Messie, mais au fond, Jean-Baptiste n'en est pas si convaincu. Deuxième expérience de ténèbres.
La troisième mort de Jean-Baptiste c'est cette mort stupide, car malgré la prière de collecte de cette eucharistie, on a vaguement l'impression que Jean-Baptiste n'est pas mort pour une grande idée politique, encore moins pour une idée théologique, il n'est pas mort pour le témoignage de sa foi, il a été le jouet de la folie d'un roi et d'une jeune fille qui ne savait pas quoi demander. Excusez-moi, mais c'est vraiment la mort la plus stupide qui puisse arriver pour un prophète.
Je crois qu'il nous arrive souvent de traverser ces différentes expériences de ténèbres que Jean-Baptiste lui-même a connue. Nous ne sommes pas le Messie, même si quelquefois nous voulons jouer à Zorro et sauver les autres malgré eux. Nous doutons très souvent de la messianité du Christ, et c'est bien difficile dans tout ce monde de découvrir le salut de Dieu au travers de ces violences qui nous entourent. Et puis, il est vrai qu'autant nous aimerions mettre en jeu notre vie pour les grands idéaux politiques et théologiques, autant nous faisons la découverte quotidienne que nous sommes le jeu de choses beaucoup plus basses et triviales.
Jean-Baptiste est la lumière mais il n'est pas lumière pour lui, il est la lumière pour les autres. C'est un paradoxe assez terrible de dire que Jean-Baptiste a apporté la lumière sans jamais en avoir profité. Nous sommes appelés à vivre cela aussi, c'est ce que nous appelons les ténèbres de la foi, c'est ce que certains comme saint Jean de la Croix ont traversé, et c'est aussi ce que Mère Térésa a traversé. Il ne faut pas en avoir honte. Je me souviens lors de la béatification de Mère Térésa un journaliste a dit : ah ! vous voyez, elle ne croyait plus etc … comme si cela pouvait remettre en jeu sa béatification. Cela prouve qu'il n'avait rien compris. Mère Térésa, saint Jean-Baptiste, et beaucoup d'entre nous, vivons la même chose.
Ce n'est pas grave même si l'on en souffre, mais ce qui est le plus important, c'est que cette lumière que nous portons, quand bien même elle n'éclaire pas notre vie, pourvu qu'elle éclaire la vie des autres, c'est ce que le Seigneur nous demande, et c'est notre ministère de prophètes.
AMEN