SAINT JEAN-BAPTISTE L'ANGE MILITAIRE

Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

omme vous le voyez sur cette icône qui est la manière classique de représenter Jean-Baptiste, il est représenté avec des ailes, et plus spécialement avec des ailes d'ange. Ceci à cause de la prophétie à la fin du livre de Malachie, qui explique : "Voici, j'envoie mon messager pour retourner les cœurs des fils vers leurs pères et des pères vers leurs fils". Messager, en hébreu se traduit par "ange" en grec, et donc, on a assimilé saint Jean-Baptiste à une figure d'ange. D'ailleurs, on chante parmi les antiennes : Jean-Baptiste messager du Seigneur. On le comprend comme un ange. C'est une dimension de la vie angélique qui est ainsi attribuée à Jean-Baptiste, une dimension assez spécifique à laquelle on ne pense pas souvent, et qui pourtant aux yeux des hébreux et dans le rôle que jouera Jean-Baptiste jusque dans sa mort, c'est fondamental, il faut le comprendre comme un ange. Mais un ange comment ? Un ange militaire. En réalité dans la Bible, tous les anges sont des militaires, et l'on peut dire que le paradis angélique est une immense caserne où tout le monde est au garde à vous en train de chanter avec les ailes sur les yeux, sur les pieds et sur la face, pour chanter Dieu. Donc, c'est une sorte de grande fanfare de l'armée céleste et d'ailleurs, c'est tellement important que nous n'y faisons plus attention aujourd'hui, mais quand on dit : Dieu Sabaoth, cela veut bien dire : Dieu des armées du ciel, c'est-à-dire Dieu des anges. Par conséquent, les anges sont essentiellement des militaires. Je pense plutôt qu'ils sont dans l'aviation, mais ce n'est pas obligatoire, il peut aussi y avoir des marins, il peut y avoir aussi des traîneurs de sabre et des fantassins, mais fondamentalement ce sont des militaires.

Pourquoi sont-ils des militaires ? Parce qu'il faut de l'ordre. Dans la Bible, il y a suffisamment de désordre comme ça, il faut donc qu'il y ait des garants de l'ordre. C'est pour cela que vers la fin de la révélation de l'Ancien Testament, on a accentué très fort, c'est particulièrement sensible dans le livre de Daniel avec l'archange Michel, on a très fort accentué le rôle militaire des anges. Pourquoi ? Parce qu'Israël avait perdu sa vigueur antique qui lui permettait de lutter pour conquérir le territoire, il avait tout perdu, et face aux romains, et antérieurement aux armées grecques, face à tous les roitelets et potentats des alentours qui pouvaient leur vouloir du mal, il n'y avait plus d'armée en Israël (ce n'est pas comme aujourd'hui), mais il n'y avait plus que l'armée céleste qui pouvait les défendre. Donc, c'est le vieux mythe, c'est qu'évidemment on est perdu, il n'y a plus d'espoir, tout est fichu, mais il y a l'armée céleste qui est là, qui veille, qui et toujours là prête à intervenir.

Cette armée céleste n'a pas qu'un rôle de cas­ser du goïm, de casser du païen, cette armée céleste a aussi comme but de faire régner une véritable harmonie à l'intérieur du peuple. Donc, d'une certaine manière, c'est pour cela que c'est intéressant dans l'angélologie de l'Ancien Testament, les anges ont pour fonction, de mettre de l'ordre non seulement dans leur caserne céleste, mais dans la cerne terrestre un peu privilégiée qui est le peuple d'Israël. Les anges ont une sorte de fonction de vigilance et de remise en ordre de la société.

C'est comme cela que je pense qu'on a pu assimiler et identifier Jean-Baptiste à un ange, parce qu'en réalité, vous l'avez déjà vu dans le texte de Jérémie qui est significatif par lui-même, on l'applique à Jean-Baptiste pourquoi ? Parce qu'on lui dit que le rôle prophétique que tu dois avoir c'est d'affronter ceux qui font le mal, en l'occurrence pour Jérémie, le pouvoir royal, en l'occurrence pour Jean-Baptiste, tous ceux qui sont les fauteurs de trouble à l'intérieur de l'observance de la Loi d'Israël. Donc tu vas avoir un rôle de combattant, il faudra que tu te battes. C'est pour cela qu'il y a des choses qui se recoupent, c'est pour cela que les chevaliers de Malte ont choisi saint Jean-Baptiste comme patron, c'est parce qu'ils ont considéré que saint Jean-Baptiste était le représentant par excellence de l'armement spirituel. Donc pour eux, les chevaliers de saint Jean qui s'appelaient de l'hôpital avant de s'appeler de Rhodes et de Malte, ils avaient la conscience d'être des Jean-Baptiste, c'est-à-dire de remettre de l'ordre spirituel et viril dans le monde un peu confus et manquant de rigueur.

Jean-Baptiste, c'est cela qu'il fait. En re­tournant les cœurs des pères vers les fils et des fils vers leurs pères, il réajuste les générations à la hauteur les unes des autres, donc il réajuste le véritable dynamisme spirituel du peuple d'Israël, donc c'est un combat. Si on le lit comme cela, c'est assez éclairant pour l'histoire de l'arrestation. Celui qui est dans la prison, c'est le vrai guerrier d'Israël, il est un peu comme Samson qui est prisonnier des philistins. C'est celui qui, normalement par sa vigueur humaine, guerrière, spirituelle, devrait remettre de l'ordre, c'est pour cela qu'Hérode n'ose pas y toucher. Au fond pour Hérode, Jean-Baptiste est une sorte de garant spirituel de la bonne tenue de son royaume. Le drame, c'est qu'il est vaincu par une intrigue de harem, la petite danse de Salomé, comme nous l'expliquera si bien Richard Strauss plus tard. A ce moment-là, le pauvre Hérode est fait comme un rat, il perd la force spirituelle qu'il essayait de garder pour cautionner et maintenir à toutes fins utiles, il l'avait simplement fait emprisonner. C'est là le paradoxe, celui qui était le combattant, l'ange combattant par excellence d'Israël, est mis à mort par une intrigue de mère et de fille, qui c'est le moins qu'on puisse dire, ne représentent pas des vertus très militaires, ce seraient plutôt des vertus du "repos du guerrier", mais pas du guerrier en actes.

La fine pointe, c'est que le combattant lui-même apparemment a perdu le combat, ruiné, détruit par la lascivité d'Hérode, sa faiblesse, et sa lâcheté. Le combattant par excellent meurt décapité par l'épée, alors que c'est lui qui devrait exercer la vengeance du glaive. Je pense que c'est cela qui est l'arrière-fond de tout l'évangile du récit de Marc, c'est de montrer que la véritable Pâque, la véritable mort de Jean-Baptiste, ce n'est pas simplement le fait que sa vie s'arrête, mais au lieu de mourir comme un brave, il meurt de la pire des morts, la mort par une intrigue de harem, ce qui est le pire de tout.

C'est là où la tradition chrétienne relira la mort de Jean-Baptiste, du point de vue humain, paradoxalement, il a tout perdu, mais en réalité, même dans sa mort, il était le véritable combattant qui avait préparé la venue du Seigneur, et cette venue finalement a réussi. Le parallèle entre la mort de Jean-Baptiste et la mort de Jésus est très proche, ce n'est pas le même registre métaphorique, chez Jean-Baptiste, je crois que c'est davantage la figure mi­litaire du combattant, et chez le Christ, c'est plutôt le serviteur, celui qui est la figure messianique, mais les deux sont complémentaires et nous expriment quelque chose de très profond de la théologie chrétienne de la mort. La mort est effectivement l'épreuve du néant de l'homme, mais c'est le moment même où Dieu peut manifester sa puissance.

 

 

AMEN