L'EFFACEMENT TOTAL

Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


F

rères et sœurs, la position de Jean-Baptiste dans l'histoire du salut est très particulière, puisqu'en lui s'achève l'Ancien Testament, il est avant le Christ, il est un prophète, et même le plus grand des prophètes, et par lui s'ouvre le Nouveau Testament parce qu'il manifeste Jésus le Messie, le Christ. Ce passage entre l'Ancien et le nouveau Tes­tament qui s'opère ainsi par la personne et la mission de Jean-Baptiste nous l'envisageons le plus souvent parce que Jean-Baptiste encore dans le sein de sa mère tressaille d'allégresse sous l'influence de l'Esprit saint à la venue de Jésus lui aussi dans le sein de sa mère, c'est l'évènement de la Visitation. Nous voyons aussi cette transition entre les deux testaments dans la prédication de Jean-Baptiste qui annonce sans cesse Celui qui vient après lui, qui est plus grand que lui et dont il n'est pas digne de délier la courroie des san­dales, nous le voyons dans ce baptême prophétique que Jean-Baptiste invente et inaugure pour préparer un peuple parfait au Messie qui vient, nous le voyons dans cette annonce de Jean-Baptiste : "Lui le Messie vous baptisera non pas dans l'eau mais dans l'Esprit Saint", et le feu nous le voyons dans le moment, l'évènement du baptême de Jésus quand Jean-Baptiste remet entre les mains du Messie sa propre prophétie, sa propre mission, et plus exactement quand l'Esprit saint à l'occasion de ce baptême de Jésus par Jean-Baptiste descend sur le Messie. Mais plus exactement le passage entre l'Ancien et le Nouveau Testament, le passage de Jean-Baptiste à Jésus, la passation de pou­voir, c'est dans la mort de Jean-Baptiste qu'elle se réalise. Il est profondément étonnant et en même temps révélateur que ce soit la mort de Jean-Baptiste qui soit comme la charnière entre l'Ancienne et la Nouvelle Alliance. Une mort pourtant bien obscure. Jean-Baptiste est mort dans une lointaine forteresse du désert, à Machéronte, il est mort dans des circons­tances bien troubles, sordides, au milieu d'un banquet, d'une orgie. Alors qu'Hérode est tout émoustillé par la beauté de la fille de son frère et de son épouse, et il y a comme un relent d'inceste dans cette admiration éperdue d'Hérode dépravé pour cette jeune fille. Jean-Baptiste meurt dans une sombre histoire de jalousie et de haine d'Hérodiade, et dans cette inimaginable atti­tude de cette jeune fille qui demande la tête du pro­phète sur un plat tout de suite, à l'instant, comme si c'était pour elle un cadeau merveilleux que d'avoir la tête sanglante d'un homme sur un plat, au milieu d'un repas. Mort donc à la fois obscure, sordide, lamenta­ble, et c'est ainsi que nous entrons dans le Nouveau Testament, car cette mort de Jean-Baptiste nous an­nonce le Messie d'une manière encore plus profonde que tout ce qu'il avait dit et fait auparavant, et même de l'annonce que Jésus lui-même lui avait fait au Jourdain, car cette mort de Jean-Baptiste par son ca­ractère triste et lamentable annonce étonnement ce qui va être le centre de la mission de Jésus, sa propre mort sur la croix.

Comme Jean-Baptiste qui meurt à Maché­ronte en-dehors des limites du pays d'Israël, Jésus mourra en-dehors des portes de la ville de Jérusalem. Comme Jean-Baptiste qui meurt dans une affaire obs­cure de jalousie et de sexualité, Jésus sera traîné dans la boue par son propre disciple Judas, par les chefs des prêtres de sa propre nation, par ceux-là même qui avaient tout reçu de Dieu, ainsi que la mission de les conduire jusqu'au Messie. Comme Jean-Baptiste au fond de sa prison, la tête tranchée, Jésus mourra sur la croix, humilié, défiguré, comme une loque humaine, abandonné apparemment par son Père : "Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?"

Ainsi Jean-Baptiste, sans le savoir et le com­prendre vraiment lui-même, mais dans une sorte d'identification mystique avec celui qui l'annonce, Jean-Baptiste nous introduit au plus profond, au plus creux du mystère de Jésus, à sa Pâque, à sa mort, et nous le savons maintenant, à sa Résurrection. Jean-Baptiste ici nous invite à rejoindre le Christ tel qu'Il est. Non pas un Christ d'abord glorieux et victorieux, non pas un Christ triomphal, acclamé et reconnu, mais un Christ rejeté, défiguré et abandonné. C'est là que se joue la vérité de l'Alliance Nouvelle, c'est dans ce don total que le Christ fait de lui-même et que Jean-Bap­tiste esquisse prophétiquement dans sa propre mort, c'est dans ce don total, sans rien garder pour soi que Jésus nous sauve et fonde l'Alliance définitive de Dieu et des hommes. Dieu est allé jusque-là et Jean-Baptiste nous a annoncé que mystérieusement Dieu allait jusque-là.

Nous n'aurions pas pu imaginer, lui-même non plus d'ailleurs, car il attendait un justicier, il at­tendait quelqu'un qui allait rétablir le droit, comme il le dit, quelqu'un qui allait séparer le bon grain de la bale et qui allait nettoyer son aire, quelqu'un qui allait apporter la justice, le jugement, le rétablissement des choses dans le droit chemin, il attendait cela et il a pressenti qu'il devait s'effacer, disparaître, il l'a dit lui-même : "Il faut qu'Il grandisse et que moi je dimi­nue", et en diminuant, il annonce la manière dont Jésus grandira, c'est-à-dire en diminuant lui-même jusqu'à n'être plus que ce cadavre sur un plat.

C'est au fond de cette déréliction et de cette Pâque de Jésus que va se lever la Résurrection la vic­toire. Non pas une victoire qui va rétablir les choses dans leur ordre, mais une victoire qui vient d'ailleurs, qui est la toute puissance d'un amour plus grand que la souffrance, que la mort, que notre péché. Un amour qui au plus profond des conséquences de ce péché se lève pour pardonner, réconcilier, rétablir l'amitié entre Dieu et les hommes, l'Alliance nouvelle et définitive, celle que Jean-Baptiste était venu annoncer, montrer et déjà d'une certaine façon, vivre dans sa propre mort.

 

 

AMEN