UNE MORT QUI ANNONCE CELLE DU CHRIST

Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C

e qui fonde un homme, c'est la fidélité à la parole donnée. Le roi Hérode, en étant pour­tant fidèle à l'une de ses paroles, est infidèle à celle de Jean-Baptiste. Il est infidèle à cette "voix qui crie dans le désert", à la Parole même que la voix annonce cette Parole qui est le Christ et que transmet le Baptiste, le prophète, celui qui porte la Parole, et qui est même considéré comme "le plus grand pro­phète", l'annonciateur du Messie.

Certes tous les prophètes ont, dans leur vie, au fur et à mesure, essayé de porter la Parole de Dieu, de l'annoncer à leurs contemporains. Mais si Jean-Baptiste est présenté comme le plus grand des pro­phètes, c'est que, dans sa vie, il n'y a pas de séparation entre la Parole qui le fait vivre, Celle de Dieu, et la parole qu'il annonce. Il est tout entier à cette Parole qui, en lui, ne comporte pas uniquement des mots mais qui devient des actes. Il est fidèle à cette Parole de Dieu qui, en lui, devient source de vie. Il est même configuré à cette Parole de Dieu qui transcende tous les mots humains, qui va bien plus loin que tous les cris et toutes les voix, pour être, en sa personne, un cri, pour être, en sa personne, la Parole de Dieu an­noncée, pour être, en sa personne, la Parole de Dieu qui se manifeste, qui est, pour les hommes, signe de cette autre Parole qui se fait chair, de la Parole en acte qu'est le Christ. Dans la vie de saint Jean-Baptiste il n'y a pas de dichotomie entre ce qu'il annonce et ce qui se réalise. Il y a en lui cette parfaite corres­pondance entre ce que Dieu lui donne de vivre et ce que Dieu lui demande d'annoncer.

Ainsi donc ce qui, dans la vie de Jean-Bap­tiste, est le plus important est le fait que sa vie n'est pas une vie pour lui-même, un témoignage porté à sa propre vertu, une parfaite correspondance à la justice humaine. Car si Jean-Baptiste manifeste en sa per­sonne le fait qu'il soit le plus grand des prophètes, ce n'est pas pour lui-même mais c'est pour Jésus-Christ. Dans toute sa vie, il désigne "l'Agneau de Dieu". Son martyre annonce le martyre du Christ. En désignant le Christ sous la forme de l'Agneau, en vivant par avance le sacrifice de l'Agneau, Jean-Baptiste mani­feste le festin. Il y a correspondance dans le martyre c'est-à-dire dans le témoignage que sa vie devient non plus simplement une affaire humaine, mais le lieu où Dieu va manifester une alliance, celle de sa Parole qui prend chair dans le cœur des hommes.

Nous sommes souvent portés à manifester la Parole de Dieu. Notre baptême est inscrit dans le martyre, c'est-à-dire dans le témoignage, afin que notre vie et notre parole puissent devenir des instru­ments au service de Dieu, que notre vie, notre corps et notre âme deviennent le lieu même où Dieu veut si­gnifier une possibilité de salut pour les hommes. C'est pourquoi, en fêtant le martyre de saint Jean-Baptiste, il nous peut-être plus aisé de comprendre à quel point et jusqu'où va, en nous, ou plutôt doit aller en nous la Parole de Dieu "plus tranchante qu'un glaive qui transperce la moelle de nos os" pour véritablement séparer en nous le bien du mal, pour rejeter loin de nous les ténèbres de la mort et nous faire entrer dans la lumière de la vie.

Et dans ce passage d'évangile nous sommes à un point crucial de la vie du Christ où le martyre de Jean-Baptiste va manifester qu'en la personne du Christ il y a un engagement de tous à une vie irrévo­cable. Et les ténèbres semblent s'emparer de ce pas­sage où le festin donné pour l'anniversaire du roi est un festin macabre, une caricature du festin de l'Agneau, où les plus grands personnages sont invités en un centre décentré de toute vie, en un festin qui n'est plus un festin mais la caricature d'un repas où le mort va signifier la mort de tous les convives. Hérode, Hérodiade et tous les personnages les plus importants, devant une parole donnée par un roi de pacotille vont tuer la voix de la Parole, vont essayer d'enténébrer la lumière qui jaillit du sein même de cet homme parce que, en actes et par sa mort, il a configuré sa vie à la Parole de Dieu, comme Jésus l'a configurée lorsque la Parole a pris chair.

Pour nous qui vivons le martyre de Jean-Bap­tiste, nous devons manifester que dans notre vie, cette alliance de la parole et de l'acte dans le sang du Christ. Que dans chaque eucharistie où nous venons puiser notre vie se réalise le lien entre la Parole et l'acte. Quand on dit : "Prenez et mangez, ceci est Mon corps !" que ces paroles deviennent réalité où la chair prend effectivement l'alliance comme lieu et centre de toute vie, celle de Dieu qui nous sort de nos ténèbres et de notre mort pour nous faire rentrer dans sa résur­rection. Alors, sachons passer de notre danse de ténè­bres à la danse de la Résurrection. De sa naissance à sa mort Jean-Baptiste est saisi par le tressaillement de la vie de Dieu Il danse dans le sein de sa mère lors de la Visitation de la jeune Marie.

Et paradoxalement, quand une autre jeune fille, une adolescente qui veut plaire aux hommes danse et séduit d'une séduction du mal, celle du ser­pent, et a le tressaillement de la vie de Jean-Baptiste et cette danse-là de Jean-Baptiste où il en perd la tête devient pour lui source de vie.

Sachons, nous aussi, être pris par la vie du Christ, par un tressaillement de vie qui nous fasse nous donner jusqu'au bout, qui nous fasse être confi­gurés en actes et en paroles, que notre vie devienne eucharistie c'est-à-dire alliance entre Dieu et nous-mêmes où l'Alliance c'est-à-dire la Parole de Dieu, en nous, se fait chair pour la vie éternelle.

 

 

AMEN