JEAN-BAPTISTE, UN SAINT EN MARGE

Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

trange et difficile destinée que celle de Jean-Baptiste. Jésus a dit de lui qu'il était "le plus grand des prophètes, le plus grand des en­fants des hommes" et pourtant le Précurseur, celui qui était chargé d'introduire le Christ dans le peuple d'Israël, de préparer ce peuple à la venue du Messie, de "montrer" le Messie à tous ceux qui l'attendaient, Jean-Baptiste a toujours été un petit peu en marge de l'essentiel de l'histoire de Jésus.

Certes, avant sa naissance, Marie est venue rendre visite à Elisabeth et Jean-Baptiste a été rempli de l'Esprit saint dans le sein de sa mère. Mais ensuite, même s'il a donné le baptême à Jésus dans le Jour­dain, c'était sans bien comprendre ce que Jésus vou­lait. Il savait que Jésus était le Messie venu pour enle­ver le péché des hommes. Et voilà que Jésus venait à lui pour recevoir ce geste que Jean-Baptiste avait in­venté et qui était un geste de pénitence, un geste pro­posé aux pécheurs. Voilà que Jésus se mettait au nombre des pécheurs et Jean de dire : "C'est moi qui devrais être baptisé par Toi, et Tu viens à moi !" Et de façon énigmatique Jésus répondait : "Laisse il faut accomplir toute justice." Et ce Jésus qu'il avait an­noncé, qu'il attendait comme un justicier pour mettre de l'ordre dans cette humanité pécheresse, dégradée, abîmée par le mal, au lieu d'établir le jugement de séparer les bons des méchants, ce Jésus se contentait de guérir quelques malades, de prêcher la miséricorde et la petitesse, d'annoncer la joie. Le messie triom­phant apparaissait comme un homme ordinaire, très simple, entouré d'une poignée de disciples, qui an­nonçait l'humilité comme sa caractéristique à lui : "Apprenez que je suis doux et humble de cœur !" Et Jean-Baptiste était étonné car Jésus ne correspondait pas à l'idée qu'il s'était faite du Messie et il envoyait ses disciples demander à Jésus : "Es-Tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" Jean Baptiste était dérouté. Et voilà que les disciples venus, nombreux autour de lui dans sa prédication au désert et sur les bords du Jourdain, le quittaient peu à peu pour suivre Jésus et progressivement Jean se retrou­vait tout seul, encore une fois un peu en marge de l'événement. Toute la foule courait après ce Messie qui guérissait les malades et multipliait les pains. Et voilà que pour une sordide affaire d'adultère, entre le roi Hérode et la femme de son frère Philippe, Jean-Baptiste se pose en défenseur de la morale, de la Loi de Moïse et Hérode le met en prison. Et même pas en Israël mais dans la forteresse de Machéronte de l'autre côté du Jourdain, aux alentours de Pétra en Jordanie actuelle. Et c'est dans cette obscure forteresse éloi­gnée que Jean-Baptiste va vivre ses derniers jours, oublié de tous, sans rapport avec Jésus et il sera déca­pité non pas au nom du Christ, non pas pour la foi au Christ, mais pour la sordide vengeance de cette Héro­diade qui se sert des charmes de sa fille dansant de­vant ce roi débauché qu'était Hérode.

C'est un destin étrange pour le Précurseur, pour le plus grand de tous les saints que d'avoir ainsi entrevu sans jamais tout à fait bien comprendre la mission du Christ, puis d'avoir été laissé de côté, de s'être retrouvé dans une prison obscure et d'y mourir dans une sombre histoire, sans grand rapport avec le Messie, du moins sans rapport immédiat avec la pré­dication de Jésus. Je sais bien que les Pères de l'Église l'ont dit et c'est vrai, Jean-Baptiste est mort pour la vérité, et la vérité c'est le Christ. Mais enfin, dans son cœur, dans son âme, dans la conscience qui était la sienne, il ne voyait pas les choses d'une façon aussi évidente et il avait l'impression de croupir au fond d'une forteresse éloignée et de mourir dans une affaire sans grande importance dogmatique en tout cas.

Je crois qu'il est important que nous compre­nions que beaucoup d'hommes vivent un destin ana­logue à celui de Jean-Baptiste. Ils sont en lien avec le Christ mais sans bien le comprendre, sans bien savoir. Et même s'ils sont très proches du Christ par leur cœur, leur connaissance de foi n'est pas toujours ex­plicite. Ces hommes vivent pour des valeurs qui sont celles du Christ, les valeurs de la vérité, de la droiture, de l'honnêteté et de la morale. Mais le rapport n'est pas évidemment fait de façon certaine à leurs propres yeux et quelquefois, ils pourront donner leur vie, aller comme Jean-Baptiste jusqu'à être persécutés et mis à mort, pour ces valeurs et donc pour le Christ, mais sans le savoir de façon explicite. Je pense que dans les pays de l'Est qui viennent de sortir d'une longue nuit de dictature, il y a eu beaucoup de gens persécutés et morts pour des valeurs qui sont celles de Jésus sans toujours bien le savoir.

Jean-Baptiste est un peu le patron de tous ces saints du dehors, de la frange de l'Église, ces saints qui ne se savent pas saints et qui pourtant sont sancti­fiés par la grâce de Jésus à travers la droiture de leur vie, le courage qu'ils manifestent, et le refus de toute compromission dans leur existence.

Alors nous qui avons la chance d'être croyants, de connaître Jésus par son Nom, et de connaître toute la foi au mystère de Dieu, pensons à ces frères très proches du Christ, peut-être aussi pro­ches sinon plus que nous, mais qui ne le savent pas et qui ont traversé toute leur existence sans avoir la joie de la lumière qui est la nôtre.

Nous prions pour eux, nous prions avec eux et pour ceux d'entre eux qui nous ont précédés en para­dis, nous les prions afin qu'ils nous donnent l'humilité de ne pas nous croire plus forts ou meilleurs que les autres, simplement parce que nous avons eu la chance de naître chrétiens et de rencontrer la lumière de fa­çon explicite.

 

 

AMEN