DÉVORÉ PAR L'AMOUR

Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e précurseur du Christ prend place dans la grande famille des martyrs. Les martyrs ne sont pas seulement ceux qui ont donné leur vie, versé leur sang, pour la foi, pour le Christ, pour la vérité, pour la justice, mais plus profondément ceux qui réalisent, par grâce, dans leur vie ou plus précisé­ment dans leur mort, la configuration, la similitude à Jésus-Christ. Un martyr ce n'est pas seulement quel­qu'un qui a du courage et qui est capable de donner sa vie pour le Christ, c'est quelqu'un dont le Christ s'em­pare si profondément que, affronté à la mort, ce n'est pas lui qui souffre et qui meurt mais c'est le Christ qui souffre et qui meurt en lui. Sur ce point, le témoi­gnage des martyrs eux-mêmes et la tradition de l'Église sont unanimes. De même que saint Paul disait : "Ce n'est plus moi qui vis mais c'est le Christ qui vit en moi !" et c'est là la définition de la vie chrétienne, en tout cas du but de cette vie, de cet idéal que la vie chrétienne s'efforce de réaliser, de même le martyr peut s'écrier : "Ce n'est pas moi qui meurs, c'est le Christ qui meurt en moi !" Les martyrs sont ceux qui entrent dans le mystère pascal du Christ, plus exactement ceux dont le mystère pascal du Christ s'empare si profondément qu'ils ne sont pas seulement introduits, plongés dans ce mystère pascal, mais qu'ils y sont entièrement identifiés. Par le baptême, nous sommes tous plongés dans la Pâque du Christ, dans sa mort et sa résurrection, de telle sorte que la grâce de la mort et de la résurrection du Christ agit en nous pour que nous soyons façonnés progressivement. Dans le martyre, ce baptême, cette grâce de la Pâque du Christ va jusqu'au bout, prend toute la place, enva­hit toute la vie jusqu'à la consumer entièrement. Le martyre c'est être dévoré par l'amour du Christ jusqu'à ce que notre vie tout entière s'achève dans cette iden­tification à la Pâque du Christ.

Parmi tous ces martyrs Jean-Baptiste a une place tout à fait particulière car il ne s'identifie pas à la Pâque du Christ telle qu'elle a été vécue et en pou­vant fixer ses regards sur cette croix du Christ pour se laisser imprégner par elle, se laisser prendre avec Jé­sus sur cette croix, parce que son martyre est le mar­tyre du Précurseur. C'est un martyre qui est une iden­tification anticipée de la passion du Christ. La grâce propre de saint Jean-Baptiste c'est que toute sa rela­tion au Christ est une relation d'anticipation, de prépa­ration. Il est le Précurseur dans sa naissance, dans sa prédication, dans sa vie et aussi dans sa mort. Jean-Baptiste est mort pour le Christ et comme le Christ, mais sans connaître la mort du Christ, sans connaître le mystère de la Pâque du Christ, sans pouvoir donc fixer ses regards sur cette croix et cette Pâque du Christ, puisqu'elle n'avait pas encore eu lieu et puis­qu'il ne pouvait même pas savoir qu'elle aurait lieu ni comment elle aurait lieu.

C'est donc comme toute la grâce de Jean-Baptiste une grâce nocturne. Jean-Baptiste est confi­guré à la croix du Christ sans la connaître. Il est configuré à la croix du Christ dans la nuit, dans l'élan de la foi et d'une foi totalement obscure. Jean-Baptiste assistant à la prédication du Christ, à la manière dont Jésus se penche sur les pauvres, sur les boiteux, les estropiés avec miséricorde, Jean-Baptiste ne reconnaît pas dans ce visage du Christ le juge, le justicier, l'homme des derniers jours et des derniers temps qu'il a annoncé. Il envoie ses disciples lui demander : "Es-Tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un Autre ?" Jean-Baptiste a vécu toute sa vie dans la foi, avec cette obscurité de la foi qui fait que les choses ne sont absolument pas évidentes et ne correspondent pas aux images qu'on s'en est faites. Le Christ-Messie n'était pas exactement Celui que Jean-Baptiste avait annoncé. Il fallait toute une conversion du regard, une transformation de la mentalité pour découvrir, en Jé­sus, la réalité de ce que Jean-Baptiste avait annoncé différemment. Jean-Baptiste ne pouvait pas encore pressentir pleinement comment se déroulerait cette messianité de Jésus, cette mission de Jésus. Il ne pou­vait pas comprendre que le Jugement ne serait pas celui de la puissance de Dieu mais celui de cette fai­blesse, de cette déréliction, de cette passion du Christ sur la croix et que c'est ainsi qu'Il jugerait le monde et le sauverait.

Jean-Baptiste vivait dans cet élan de la Pro­messe, cette espérance tendue vers le Christ, avec toutes ses forces, toute sa générosité, mais dans une sorte d'imparfaite appréhension du mystère qu'il an­nonçait. Et pour cette raison il ne pouvait pas savoir ce que serait la mort du Christ, sa passion, sa rédemp­tion, comment le monde serait sauvé et comment cette Pâque du Christ serait à la fois l'abîme de la douleur, de l'abandon et aussi la gloire de la Résurrection, d'un amour plus fort que la mort. Cela Jean-Baptiste ne pouvait pas le concevoir, le conceptualiser. Il pouvait simplement y croire d'une foi totale et en même temps entièrement abandonnée, parce qu'elle ne pouvait pas saisir l'objet vers lequel elle était tendue.

C'est pourquoi Jean-Baptiste a donné sa vie pour le Christ, comme le Christ, avec le Christ, sans savoir ce que serait la mort du Christ. C'est donc une sorte de martyre prophétique, un martyre tout animé par l'élan de la promesse, de l'attente, du désir. On peut dire que Jean-Baptiste a été consumé par sa mis­sion. Ayant à annoncer le Christ, il a, au-delà de ce qu'il était capable de comprendre, au-delà même de ce qu'il pouvait vouloir et explicitement concevoir, il a été entraîné par cette mission, par ce désir, par cet amour de Dieu qui l'habitait et prenait forme en lui, il a été entraîné jusqu'à ce martyre, à cette mort annon­ciatrice et prophétique.

Je crois que cela peut être pour nous une indi­cation et une consolation dans cette vie car, bien sou­vent, nous ne parvenons pas à très bien saisir ce qu'est le mystère du Christ et ce qu'est notre participation à ce mystère du Christ. C'est dans la nuit de la foi, non pas parce que nous serions avant le Christ, mais parce que notre intelligence et notre vie spirituelle et notre foi sont trop faibles, trop fragiles pour que nous en­trions totalement dans ce mystère, c'est donc sans bien comprendre et sans bien savoir que nous marchons vers le Christ et que nous lui sommes configurés inté­rieurement par sa grâce. Alors si parfois nous ne comprenons pas très bien ce qui se passe en nous, si parfois nous marchons un peu à l'aveuglette, sachons que, avant nous, saint Jean-Baptiste a lui aussi vécu cette vie et cette mort, dans l'adhésion au Christ, dans l'obscurité et la nuit de la foi. Sachons, nous aussi, par son intercession, marcher, même si à certains mo­ments cela semble très difficile et très incompréhensi­ble, marcher à la suite de Jésus car Jésus accomplira, comblera, manifestera ce qu'était son intention et son dessein sur nous.

 

AMEN