UNE HUMILITÉ TRANSPARENTE

Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e martyre de Jean-Baptiste ce n'est pas seule­ment le moment de son exécution au cours de cette sordide affaire de banquet et de danse, mais c'est aussi cette longue captivité dans la forte­resse de Machéronte où Hérode l'avait fait enfermer malgré toute la vénération et le respect qu'il avait pour ce prophète, mais poussé par Hérodiade, la femme de son frère.

Le martyre de Jean-Baptiste c'est donc cette longue souffrance qu'il a subie, qui s'est terminée par sa mort. Le martyre de Jean-Baptiste c'est la réalisa­tion de ce que lui-même avait dit en parlant du Christ : "Il faut qu'Il grandisse et que moi je diminue!" au moment où Jean-Baptiste était encore en pleine prédi­cation de la venue du Royaume, où il avait déjà donné le baptême à Jésus, et où les disciples de Jésus don­naient le baptême à leur tour, sur l'ordre de leur maî­tre. Et petit à petit, les foules quittaient Jean pour aller vers Jésus, le prophète que Jean avait lui-même dési­gné comme plus grand que lui. Les disciples de Jean étaient un peu jaloux de ce succès du Nazaréen, et Jean leur avait dit : "Vous êtes témoins que j'ai dit : "Je ne suis pas le Messie. Il vient derrière moi, mais il est plus grand que moi et je ne suis pas digne de dé­lier la courroie de sa sandale. Il faut qu'Il grandisse et que je diminue !"

Cette diminution de Jean-Baptiste, c'est d'abord la perte progressive de son audience, de ses disciples, (Lui-même en avait orienté quelques-uns vers le Christ qui constituèrent le premier noyau de ses apôtres), puis petit à petit le fait d'être délaissé par les foules, ensuite, cette arrestation par Hérode dont Jean dénonçait la vie et l'adultère incestueux avec Hérodiade la femme de son frère, et enfin cette mort obscure, au fond d'une forteresse dans le désert, de l'autre côté du Jourdain.

Jean-Baptiste a connu ce progressif détache­ment, cet abandon d'une gloire passagère du moment où il avait vu courir après lui toutes les foules de Jéru­salem, il a connu cette humilité, cette humiliation, cet obscurcissement, cette progressive disparition puis cette fin obscure. Voilà comment se termine la car­rière du "plus grand des prophètes". Cela nous ap­prend que, même pour les plus grands saints, à plus forte raison pour nous, il faut savoir mettre au cœur de notre vie ce détachement, cette humilité, cette ac­ceptation d'une progressive disparition de nous-mê­mes. Mais, au-delà des apparences humaines, cette humiliation, cet emprisonnement, cette disparition, cette mort de Jean-Baptiste, sont sa plus grande gloire, car il devient ainsi figure du Christ. Jean n'a pas été seulement précurseur du Christ en annonçant sa venue, en le montrant aux foules quand il le bapti­sait dans le Jourdain en disant : "Voici l'Agneau de Dieu, voici l'Elu de Dieu !", en lui préparant "un peu­ple bien disposé" et les meilleurs de ses disciples. Il a été aussi précurseur du Christ en annonçant par sa passion et par sa mort la passion et la mort du Christ.

Cet effacement progressif de Jean-Baptiste n'est pas une disparition, c'est une transparence gran­dissante à la figure de Jésus. L'humilité, ce n'est pas d'être anéanti, l'humilité, c'est de devenir transparent à la présence de Jésus en nous. Jésus ne nous demande pas le détachement, l'abandon de nous-mêmes, le renoncement, simplement pour que nous soyons écra­sés, réduits à néant, pour que nous devenions pous­sière et qu'il ne reste plus rien de nous. Si, comme à Jean-Baptiste, Jésus nous demande ce dépouillement de nous-mêmes, ce renoncement à nous-mêmes, c'est pour que, à travers nous, petit à petit, lui Jésus prenne toute la place, pour qu'il nous remplisse de sa pré­sence, pour que nous soyons plus grands que jamais, parce que ce ne sera plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi. Et c'est cela que Jean-Baptiste a vécu avant tous les saints, avant chacun d'entre nous. Se détacher de nous-mêmes, c'est laisser le Christ nous remplir, laisser peu à peu la figure du Christ mettre ses traits sur nos traits, remplacer notre pauvreté par sa richesse, notre médiocrité par sa splendeur, rem­placer notre pauvre moi par la lumière de son visage. C'est cela l'humilité chrétienne, c'est cela le détache­ment chrétien. Non pas n'être plus rien, mais être tout parce qu'on est le Christ, parce que c'est le Christ qui nous remplit. C'est d'ailleurs le sens du martyre. Les martyrs n'ont pas recherché à donner leur vie pour une recherche masochiste de la souffrance et de la mort. S'ils ont voulu leur mort, c'est parce que dans cette mort, ils s'identifiaient à la mort du Christ. Voilà ce que Jean le Baptiste nous apprend d'une manière tout à fait exceptionnelle, car nous, nous connaissons cette image du Christ qui doit se refléter en nous et prendre petit à petit notre place, nous avons devant les yeux l'évangile, la croix et la passion du Christ, nous pou­vons y discerner les traits du Christ et par conséquent ce à quoi nous sommes appelés. Mais pour Jean-Bap­tiste c'est avant que le Christ vienne qu'il l'a annoncé, c'est avant que le Christ meure qu'il est mort pour Lui. Il a été l'image du Christ sans savoir de quoi il était l'image, une image vécue dans l'obscurité.

Jean-Baptiste est mort sans savoir que sa mort était l'image de la mort du Christ. Cela peut aussi être le cas de beaucoup d'hommes autour de nous qui, dans leur souffrance, reproduisent le visage du Christ souffrant, sans le savoir, donc sans avoir la force et la consolation de connaître la puissance de la croix du Christ qui se réalise en eux. Souvent ces gens-là peu­vent souffrir et mourir sans savoir pour qui et en vertu de qui ils meurent et souffrent. C'est pourquoi il y a une grâce particulière de Jean-Baptiste pour tous ceux dont la souffrance, apparemment, n'a pas de sens, est sans signification, sans but, et qui meurent sinon dé­sespérés en tout cas désemparés, apparemment délais­sés et ignorant leur destinée.

Prions Jean-Baptiste pour qu'il donne à tous ces hommes meurtris la force de supporter cette pas­sion et cette mort sans savoir que le Christ est mort pour eux et que, à travers cette souffrance et cette mort, le Christ les prend avec Lui dans sa gloire. Prions pour nous-même qui, peut-être, au moment où nous aurons à affronter la souffrance, même si nous savons que le Christ est mort, nous ne le saurons plus parce que l'épreuve aura enténébré notre esprit et que la souffrance nous empêchera de le comprendre. Prions donc pour tous les hommes qui souffrent afin que la Passion du Christ se réalise en nous jusqu'à la gloire, même si nous n'en sommes pas pleinement conscients, même si nous ne savons pas lire le sens de notre vie.

 

AMEN