UNE FIN BIEN PEU GLORIEUSE
Jr 1, 17-19 ; Mc 6, 17-29
Martyre de St Jean Baptiste - (29 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Prieuré Saint Léonard : Martyre de Saint Jean-Baptiste
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V |
oici donc comment se termine cette vie si étrange et si extraordinaire, cette vie de celui qui est à la charnière de l'ancien et du nouveau testament, celui qui unifie dans sa mission l'ensemble de l'histoire du salut, à l'aurore du jour où le Sauveur, le Fils de Dieu va se lever parmi les hommes. Cette mort de Jean-Baptiste, mort sinistre au milieu de ces fêtes licencieuses, de ces serments d'hommes qui ont bu, devant le déploiement érotique de la danse de Salomé, cette mort qui nous choque, qui semble brutale et atroce, cette mort a une grande signification pour expliquer, achever et compléter toute la mission de Jean le Baptiste.
Il fallait que Jean-Baptiste meure martyr pour beaucoup de raisons. Tout d'abord parce qu'une fois Jésus entré dans ce monde, une fois le ministère de Jésus commencé, il fallait que Jean-Baptiste s'efface devant lui. C'est ce qu'il a dit lui-même : "Celui qui a l'Epouse est l'Époux, je ne suis que l'ami de l'Époux et l'ami de l'Époux est là, il entend la voix de l'Époux et il s'en réjouit. Il faut qu'il grandisse et que moi, je diminue." Jean-Baptiste s'est effacé devant le Christ, il lui a transmis ses disciples, il s'est éloigné des bords du Jourdain, il a cessé progressivement de baptiser et de prêcher, puis il a été arrêté et finalement mis à mort. C'est l'humiliation devant la gloire du Christ, c'est l'acceptation de cet effacement devant la venue du Sauveur : Jean ayant accompli sa mission, s'efface, disparaît, renonce à toute chose. C'est un des aspects les plus troublants et en même temps les plus beaux de cette vocation de Jean-Baptiste : celui qui a annoncé le Christ, celui qui l'a introduit par le baptême au Jourdain, celui qui l'a montré, manifesté, a disparu devant Lui, sans devenir à proprement parler un disciple de Jésus, sans faire partie du groupe des apôtres, sans entrer dans le Nouveau Testament, dans le Royaume nouveau, restant "l'homme du seuil", l'homme de la porte, qui s'efface ainsi devant Celui qui vient.
Il y a un autre aspect de ce mystère de la mort de Jean-Baptiste. C'est que, ayant annoncé le Christ, ayant prophétisé sa venue, l'ayant montré, ayant été, non au sens propre du terme mais en profondeur, un apôtre de la venue du Christ, il fallait, comme les apôtres au sens propre le feront, comme beaucoup de prophètes l'avaient fait, que son témoignage, que sa prédication, que sa mission reçue de Dieu soit scellée dans son sang. Presque tous les prophètes, tous les apôtres, ont donné leur vie pour que leur témoignage ne soit pas seulement un témoignage humain mais qu'il dépasse les forces humaines, car lorsqu'on donne sa vie pour quelqu'un ce n'est pas seulement avec ses propres forces mais par la puissance même de Celui qui est l'objet de ce témoignage. C'est ce que Jérémie déjà s'entendait dire : "Tu leur diras tout ce que je t'ordonnerai et c'est Moi qui t'établis devant eux comme une ville fortifiée, une colonne de fer, une muraille de bronze. Ils lutteront contre toi, mais ils ne pourront rien contre toi." Hérode, avec son manque de courage, Hérode dans sa débauche, Salomé et Hérodiade avec leur haine, n'ont rien pu contre Jean-Baptiste, car il leur a échappé, et même si apparemment il a semblé mourir, en fait, il était déjà entré dans le mystère de la Résurrection, de la Pâque du Christ.
C'est donc en scellant son témoignage par celui du sang que Jean-Baptiste a accompli sa mission, et s'il n'était pas allé jusqu'à ce don total de lui-même, il aurait peut-être manqué quelque chose à cette mission et à ce témoignage. Mais il y a encore une autre raison pour expliquer et situer ce martyre de Jean-Baptiste. C'est que, lui qui a précédé le Christ sur la terre, lui qui a précédé le Christ dans la prédication, lui qui a précédé le Christ au baptême, lui qui a précédé le Christ au désert, lui qui a précédé le Christ dans tout ce pour quoi il avait été envoyé, Il fallait encore qu'il le précède dans la mort. La mort de Jean-Baptiste est une image, une prophétie de la mort du Christ. Le Christ est venu sur la terre non seulement pour annoncer le Royaume annoncer le Père, non seulement pour prêcher la conversion, mais Il est venu pour mourir pour donner sa vie. Et Jean-Baptiste a donné sa vie, comme le Christ allait donner la sienne, de telle sorte que même là il marche au-devant de Lui. Et plus précisément encore, puisque Jean-Baptiste est mort avant la Pâque du Christ, il est, comme tous les justes de l'Ancien Testament, comme Abraham, Moïse et le roi David, il est descendu aux enfers.
Ce mot prête à confusion. Il ne s'agit pas de l'enfer où Satan persécute éternellement les pécheurs. C'est le lieu où les morts attendaient la venue du Christ, parce qu'ils ne pouvaient pas encore entrer dans le paradis et la vision de Dieu avant que le Christ Lui-même, par sa mort et sa résurrection, ouvre la porte du paradis et le chemin du ciel. Jean-Baptiste est venu aux enfers annoncer aux justes de l'Ancien Testament cette venue imminente du Sauveur. Lui qui avait annoncé aux vivants l'arrivée du Christ, il est allé annoncer aux morts que le Christ allait bientôt les prendre avec Lui, les ressusciter et les entraîner dans sa gloire.
Jean-Baptiste a donc été précurseur du Christ non seulement sur la terre mais aussi dans les profondeurs des enfers. Ainsi sa mort n'est pas seulement un signe et un symbole, une prophétie de la mort du Christ, elle est la préparation de ce mystère dont nous faisons mentions dans le Credo : la descente du Christ aux enfers, c'est-à-dire le rachat, par la Pâque du Christ, de tous ceux qui étaient morts avant sa venue. En effet, la Pâque du Christ n'est pas seulement pour ses contemporains ou pour ceux qui suivront comme nous, mais aussi pour tous ceux qui l'avaient précédé.
Et Jean-Baptiste, puisqu'il est le dernier des prophètes, puisqu'il est le résumé de l'Ancien Testament, il fallait aussi qu'il se trouve en quelque sorte à la tête de ces hommes de l'Ancien Testament, dans leur attente du Christ, dans cette attente devenue imminente puisque Jean-Baptiste est l'homme de l'imminence du salut.
Pour toutes ces raisons nous vénérons la mort, le martyre, la passion de Jean-Baptiste. Nous demanderons à Jean-Baptiste de nous aider à entrer dans la totalité du mystère du Christ puisqu'il l'a entièrement annoncé, entièrement introduit jusque dans cette mort rédemptrice dont je viens de parler. Qu'il nous introduise dans la connaissance du Christ, au salut par le Christ et à notre mort dans le Christ, afin de ressusciter avec Lui.
AMEN