PERSONNALITÉ CONTRASTÉE

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Augustin (Mondorf)

F

rères et sœurs, de cette personnalité si riche et si profonde de saint Augustin il est impossible de faire le tour. Je voudrais vous expliquer pourquoi.

Saint Augustin est un homme de la fin du quatrième et du début du cinquième siècle. Même s'il est né en Afrique du nord, c'est vraiment dans tous les sens du terme un romain. Romain de culture, romain de sensibilité, romain dans le sens de l'ordre, de la société. Tout cela il l'a reçu en héritage dès les premiers moments de sa vie. Et cependant, il n'est pas simplement romain et c'est là où cela devient très intéressant. Chez saint Augustin il y a une personnalité d'une vivacité, d'une intelligence, d'une capacité de communion, d'une amitié et il faut le dire aussi d'une sensibilité et même d'une sensualité vraiment méditerranéenne. Saint Augustin n'aurait jamais pu naître à Berlin, à Paris ou à Londres, il serait mort à quinze ans.

En fait, saint Augustin est un méditerranéen qui connaît de l'intérieur une humanité qui est faite pour vivre, pour s'épanouir dans l'amitié, dans les contacts, dans le service, dans les joies, dans les peines, dans une sensibilité extraordinaire et merveilleuse. Or, à cette époque-là, la formation des grands officiers, serviteurs de l'état, dans le monde romain, était très exigeante, et Dieu sait qu'Augustin a fait une carrière administrative remarquable, il a obtenu le poste de conseiller rhétorique de l'empereur, et il était pratiquement obligatoire qu'il devienne un homme de carrière. Beaucoup d'évêques de l'époque sont devenus également des hommes de carrière, pas nécessairement par l'ambition, car ce n'était pas de tout repos d'être évêque, comme encore maintenant, c'étaient des hommes qui avaient conscience de représenter par leur fonction une sorte d'autorité derrière laquelle devait se cacher la personnalité de l'auteur. C'est toute la différence quand on lit saint Ambroise et saint Augustin. Ambroise est le parfait énarque, très sûr de lui, odieux à certaines époques, sachant défendre ses droits pied à pied, sachant même contester l'autorité de l'empereur, parce qu'il considérait qu'étant en poste, il devait agir de cette manière.

Saint Augustin n'est pas du tout dans cette ligne-là. C'est quelqu'un qui n'a jamais laissé le personnage officiel étouffer la personnalité intime. Quand saint Augustin devient évêque, la première chose qu'il écrit, ce sont "les Confessions". Il écrit le récit de sa vie sans ménagement, avec tous les détails, et l'on n'imagine pas à quel point ce livre a eu de succès dans l'Antiquité. C'était la première fois qu'un homme pouvait raconter son itinéraire spirituel personnel à travers des rencontres et des événements extrêmement chaotiques, mais il était capable de dire : oui, je suis évêque, mais ce que je suis d'abord, c'est être un chrétien comme vous. Cela ne l'a jamais quitté. Saint Augustin est le moins clérical de tous les évêques qu'on a connu dans l'histoire de l'Église. Il n'a jamais voulu endosser ce personnage un peu amidonné, (le col romain n'existait pas encore !) et il n'a jamais voulu "faire l'évêque". Il a toujours réagi d'abord dans sa personnalité, dans son humanité, dans tout ce qui constituait le plus à vif de sa personne. C'est ce qui le rend à nous, modernes, tellement sympathique.

Avec saint Augustin, il n'y a pas de faux-fuyant, et il n'y a pas de faux-semblant. Il est tel qu'il est ! C'est précisément cette recherche de la vérité de ce qu'il est devant Dieu qui a fait de lui cet immense témoin que l'on peut lire encore aujourd'hui. Beaucoup de gens n'osent pas lire saint Augustin, ils ont tort, parce que ses écrits se lisent comme un roman, c'est extraordinaire de simplicité, je n'en veux pour preuve que les lectures qu'on lit de temps en temps aux vigiles. On perçoit tout de suite la réaction intime et personnelle du personnage devant le mystère de Dieu, devant le mystère de l'Église, devant les difficultés de son travail pastoral, de son travail épiscopal, et c'est irremplaçable. On trouverait un petit quelque chose de cela chez saint Grégoire de Naziance, mais il était tellement dépressif que cela finissait par devenir ennuyeux et morose. Chez saint Augustin, il n'y a pas de morosité, pas de mécontentement, malgré beaucoup de déboires, mais il est toujours resté lui-même en face de Dieu.

C'est cela l'extraordinaire conversion de saint Augustin, il ne voulait pas entrer dans un personnage en se convertissant. Il ne voulait pas jouer au bon chrétien, ou à l'évêque, ou au militant d'action catholique. Il voulait simplement être lui-même devant Dieu et c'est sans doute pour cela que sa conversion a été si longue et difficile. Il ne voulait rien céder d'un pouce de tout ce qu'il était, et même si ce n'était pas brillant, c'était comme ça.

C'est pour cette raison que cela a encore tellement d'importance pour nous aujourd'hui. Quand nous fêtons saint Augustin, nous fêtons vraiment un saint, c'est-à-dire un ami de Dieu dans lequel l'amitié pour Dieu a été absolument fondamentale et essentielle. Il n'a pas essayé de se construire quelque chose pour se donner une autorité, ou une force pour se donner une persuasion. Non, il a cru que c'était dans la mesure où l'on était dépouillé de tous ces faux-semblants, qu'on était vraiment soi-même devant Dieu, qu'à ce moment-là on entrait vraiment dans la communion avec Dieu et dans la communion avec les frères, ce qu'il a admirablement réalisé tout au long de sa vie.

 

AMEN