L'ANCIEN ET LE NOUVEAU
1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, dans l'Antiquité, l'identité de la personne se fonde avant tout sur l'appartenance à un milieu social et à un milieu familial. La première question que l'on pose à une personne que l'on rencontre, c'est : "Comment t'appelles-tu ? De quelle famille viens-tu?" A partir de là, je suis capable de savoir qui est la personne à qui je pose cette question.
Le premier bouleversement, il est bien sûr au cœur du message de l'évangile, quand Jésus dit que la première chose la plus importante pour Dieu, ce n'est pas l'origine familiale, mais c'est la personne en tant que telle. Dieu ne fait pas acception des personnes. Il prend chaque personne telle qu'elle est. Mais c'est toute une histoire entre ce que l'évangile véhicule et sa réception dans les sociétés humaines. C'est une question qui est encore au cœur de la fin du quatrième siècle dans cette société qui voit évoluer des personnages comme Paulin de Nole ou comme saint Augustin. La grande question, c'est : "Qui es-tu ?" autrement dit à quelle famille appartiens-tu ? Un grand personnage comme saint Paulin de Nole a fait scandale quand il a abandonné famille, fortune, libéré tous ses esclaves, pour mener une petite vie qui n'était vraiment pas digne de son rang. Soit, très bien, on demande le baptême, soit très bien, on accède au ministère épiscopal en devenant évêque à tel ou tel endroit, mais par pitié, on reste en lien avec ses origines sociales et familiales. C'est une première problématique.
La deuxième problématique c'est : comment raconte-t-on l'histoire d'un homme ? Là aussi dans les premiers siècles, la littérature qui va le plus se développer est la littérature hagiographique fondée plus particulièrement sur les martyrs. Telle personne a été arrêtée, a refusé de sacrifier aux faux-dieux, passe ses derniers jours en prison et meurt avec beaucoup de classe, ce qui à l'époque, a le don d'impressionner les Romains même les plus païens.
Vous l'avez compris, frères et sœurs, ce qui intéresse le peuple et la société chrétienne en premier lieu, c'est de sa voir comment la personne meurt. Ce qu'elle a vécu auparavant n'est pas tellement la question. En quelques lignes, on règle le problème et l'on passe tout de suite au moment où la personne vit sa Passion, exactement comme le Christ. C'est exactement comme l'élaboration de l'évangile qui commence par la Passion du Christ, qui ensuite est travaillé et relu avec la vie publique et c'est bien après qu'on s'intéresse au petit Jésus qui a été retrouvé par ses parents dans le temple au milieu des docteurs de la Loi.
Enfin une autre littérature commence à apparaître au milieu de ce quatrième siècle, initiée par Athanase d'Alexandrie, c'est l'écriture d'une première biographie, celle de saint Antoine ermite. Ce n'est pas n'importe quoi. Athanase écrit la biographie de saint Antoine et grâce à l'exil il va faire connaître la vie de saint Antoine à toute la société occidentale. Mais là encore, si vous lisez la biographie écrite par saint Athanase, ce qui intéresse les gens c'est avant tout le moment même où saint Antoine est touché par la grâce et se convertit, ce moment que tout le monde connaît où il entre dans une église et entend le passage de l'évangile où Jésus dit : vas, vends tout ce que tu as et puis donne-le aux pauvres et puis la manière dont il va essayer dans sa vie de moine d'être fidèle à ce retournement.
Et voilà saint Augustin avec "Les Confessions". Il faut dire qu'avec les Confessions, les contemporains de saint Augustin se retrouvent avec une littérature à la fois familière et complètement révolutionnaire. A la fois familière parce qu'il faut reconnaître que dans les premiers siècles de notre ère, il existait déjà des biographies de type philosophique, qui mettaient en scène des personnages dont le moteur principal était le désir de trouver la vérité. Nous avons des récits de philosophes qui dans leur livre, essaient d'expliquer comment ils se tournent vers la divinité unique, la prient, et essaient de progresser dans ce monde pour lire la vérité dans leur cœur. Cela reste cependant un exercice très théorique, il y a une suite de prières, d'invocations à la divinité unique, et ensuite, il y a beaucoup de réflexions intellectuelles. Saint Augustin va reprendre cet exercice littéraire, mais en le révolutionnant Comment va-t-il apporter cette révolution ? Il va y mettre une tension extraordinaire. D'abord dans les Confessions, il ne s'agit pas uniquement de prières et d'invocations à Dieu, on n'est plus dans les soliloques, mais saint Augustin va distiller à la fois des réflexions extrêmement personnelles et des invocations à Dieu, avec des événements très personnels. Il est à la fois capable de vous écrire une prière extraordinaire, et l'instant d'après il vous explique qu'il était un petit chenapan quand il allait voler des poires ! C'est complètement nouveau.
Une autre tension qui apparaît dans les Confessions, sur laquelle je vais m'attarder un peu, parce qu'elle est très riche en enseignement, c'est la tension entre cet homme mûr, évêque, qui écrit ses Confessions, et qui à chaque instant fait aussi référence à l'homme ancien, le jeune homme qu'il a été. Alors, avant, le jeune homme, et là maintenant l'évêque mûr qui écrit. Cette tension est très intéressante parce que quand on essaie de comprendre la vie de saint Augustin et qu'on la lit aussi dans les autres textes, il y a des événements qui sont lus de différentes manières. Saint Augustin, au départ quand il parle du manichéisme, dans cette secte dans laquelle il a vécu un bon moment de sa vie, il explique d'abord que s'il était manichéen c'est parce que la philosophie le fascinait. Quand saint Augustin nous raconte la même chose dans les Confessions, il nous dit que s'il était manichéen, c'est parce qu'il trouvait que la Bible était écrite dans un latin de bas étage et qu'aucun intellectuel digne de ce nom, aucun professeur de rhétorique ne pouvait accepter que Dieu se révèle à travers une langue aussi imparfaite et médiocre.
Au fur et à mesure que l'âge avance, il va relire ces événements d'une autre manière, il va les relire avec des lunettes extrêmement bibliques. C'est là où je veux en venir. Ce qui est intéressant, c'est que saint Augustin fait avec sa vie ce que l'Église va faire avec l'Ancien et le Nouveau Testament. On est exactement comme les contemporains de saint Augustin, au début quand de nouveaux événements arrivent, nous avons tendance à dire : il y a un avant et un après. Je le disais tout à l'heure dans tous les cas de conversions, ce qui intéresse les premiers convertis ce n'est surtout pas de s'étendre sur leur vie auparavant, mais ce qui intéresse, c'est le changement révolutionnaire. Avec saint Augustin apparaît une autre manière de relire la vie. Il ne faut pas faire table rase de ce qui a été vécu avant. Et c'est la grande nouveauté de saint Augustin, car en définitive, il relit sa vie à la fois avec des événements passé et aussi à partir de sa conversion et de sa vie de chrétien. Il a été capable d'assimiler complètement tout ce qu'il avait vécu auparavant pour y voir non pas quelque chose de pas bien, et de honteux, mais en y voyant des événements préparatoires. Exactement comme l'Église naissante qui à travers l'Ancien Testament y voit déjà des événements préparant la venue du Christ.
Je voudrais finir par un petit texte de saint Augustin lui-même. Là aussi, nous avons tendance à aller chercher l'aventure très loin, mais la plus belle aventure c'est cette aventure intérieure à laquelle nous convie saint Augustin à travers les Confessions : "Les hommes s'en vont admirer la hauteur des montagnes, les vagues géantes de la mer, les fleuves glissant en larges nappes d'eau, l'ample contour de l'océan, les révolutions astrales et ils se laissent eux-mêmes de côté, ils ne s'émerveillent pas devant eux-mêmes. Un homme ne peut pas espérer trouver Dieu avant de s'être d'abord trouvé lui-même. Car ce Dieu plus intime que l'intime de moi-même, l'expérience qu'on a de lui devient meilleure dans la mesure où elle est plus intime, la meilleure en est l'élément intérieur".
Que cet homme, saint Augustin qui a été aussi beaucoup tourné vers l'extérieur car en grand théologien, et en tant qu'évêque, on ne peut pas dire qu'il a vécu dans son petit monde, mais ces quelques paroles de saint Augustin nous invitent à réfléchir sur notre propre vie. Que nous puisions la méditer, et y voir non pas comme un kaléidoscope, un miroir fragmenté et cassé, mais au contraire comme un travail d'unification, un travail pour découvrir qu'au cœur des événements les plus sombres, au cœur de nos péchés les plus profonds, la grâce de Dieu était déjà à l'œuvre.
AMEN