LA DOUBLE CHARITÉ
1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, après la mère hier, sainte Monique, aujourd'hui, c'est le fils, saint Augustin. Je ne vais pas vous prêcher sur toute la vie de saint Augustin, je laisserai de côté son enfance, sa vocation, le laisserai de côté aussi son ministère pastoral, et je vais m'attacher à une réflexion que je voudrais mener avec vous à travers une petite remarque que j'ai eue hier : le rapport entre la charité et la connaissance.
Il est assez facile de dire que les intellectuels n'ont pas de cœur et que pour être un bon chrétien, il vaut lieux jeter aux orties les connaissances, les livres, la culture pour avoir la foi du charbonnier. Mais d'un autre côté, il est vrai, ce serait un peu facile de la part des intellectuels de dire : la pauvre personne, elle ne sait pas ce qu'elle dit, elle ne sait pas ce qu'elle vit, alors, mon Dieu, elle n'a rien à faire avec moi.
Saint Augustin est un homme qui s'est laissé mener dans la culture des Écritures saintes par la charité, et plus précisément par ce qu'on appelle le principe de double charité. Je vous lis un texte qui provient de "De doctrina Christiana" : "Le point capital de tout ce que nous avons dit est de comprendre que la plénitude et la fin de la loi comme de toutes les divines Écritures c'est l'amour (Romains 13, 10 – I Timothée 1, 5), l'amour de l'Etre dont nous devons jouir et de l'être qui peut jouir en nous. Quiconque s'imagine avoir compris les Écritures ou du moins une partie quelconque d'entre elles sans édifier par leur intelligence, ce double amour de Dieu et du prochain, ne les as pas encore comprises. Mais quiconque d'autre part tire de son étude une idée utile à l'édification de la charité, sans rendre pourtant la pensée authentique de l'auteur, dans le passage qu'il interprète, ne fait pas d'erreur pernicieuse. En tout cas, quiconque dans les Écritures pense autrement que l'écrivain, se trompe vu qu'elles ne mentent pas. Pourtant s'il se trompe tout en donnant une interprétation qui édifie la charité, fin du précepte, il se trompe à la façon d'une personne qui, par erreur, abandonnerait la route et poursuivrait son chemin à travers champs, vers le point où d'ailleurs, cette route conduit. Il ne faut pas moins corriger son erreur et lui montrer combien il est plus utile de ne pas abandonner la route de crainte qu'en prenant l'habitude de dévier, il ne soit forcé d'aller jusqu'à des voies transversales et perverses. En affirmant à la légère une pensée que n'a pas eue celui qu'il lit, en aimant cette pensée, il fait offense à l'Écriture plus qu'à lui-même".
Qu'est-ce que cela veut dire ? Pour saint Augustin, cela veut dire que la charité préside à chaque instant de la lecture de la Parole de Dieu. La charité est à l'origine de la Parole de Dieu, la charité est le but de la Parole de Dieu, et la charité est la fin de la Parole de Dieu. Ce qui est le plus important pour saint Augustin, c'est la fin, c'est-à-dire, le lieu vers lequel nous allons, à tel point qu'il accepte éventuellement que quelqu'un qui ne sait pas totalement lire les Écritures selon la manière dont l'écrivain les as écrites, il accepte éventuellement qu'on puisse se tromper sur le sens de cette Écriture pourvu que ce qui préside à cette fausse lecture reste la charité. Vous le voyez dans son texte, il dit qu'on peut se tromper mais qu'il vaut mieux l'éviter ! On peut aussi quand même rappeler que saint Augustin a passé toute sa vie à traquer les erreurs des autres, et qu'il a passé la fin de sa vie à traquer ses propres erreurs. Donc il faut moduler, car dire simplement : pourvu qu'il y ait la charité, je peux dire tout et n'importe quoi, les hérésies, les horreurs sur la Parole de Dieu.
Ce qui est important pour saint Augustin, c'est que je ne peux arriver à l'accès au sens divin de la Parole de Dieu, si je n'ai pas compris l'intention de celui qui a écrit le texte. Il faut vraiment comprendre la manière dont le texte a été écrit : qui l'a écrit, comment il l'a écrit, dans quelle intention l'auteur a écrit ce texte. Et c'est quand je touche la vérité de l'émergence du texte biblique que je toucherai à la réalité du texte divin. Il ne suffit pas d'ouvrir au hasard la Bible, d'en lire un passage comme ça, ce n'est pas ainsi qu'on arrive au sens sacré du texte. Cela explique que saint Augustin a toujours voulu étudier le texte pour lui-même trouvant dans cette étude la possibilité de comprendre le sens sacré du texte biblique.
La fin est importante. Vers quoi l'Écriture me mène-t-elle ? A tel point qu'en lisant ce texte avec vous, je pensais à cet autre passage biblique dans lequel le Christ dit : "On reconnaît l'arbre à ses fruits". Je crois que c'est ce que saint Augustin veut dire quand il parle de l'étude la Parole de Dieu Il veut dire que la Parole de Dieu est aussi compliquée et touffue qu'un arbre et nous avons parfois bien de la peine à en démêler tous les problèmes, les incohérences. Mais ce qui compte, c'est le fruit que cet arbre porte et par conséquent, même si nous passons notre vie à chercher le sens de la Parole de Dieu et que nous nous trompons fréquemment, ce qui compte le plus c'est la finalité, c'est aller vers Dieu, c'est-à-dire la charité.
Ce que dit saint Augustin touche un problème extrêmement modéré : l'exégèse qui consiste à découvrir le sens de la Parole de Dieu s'est orientée vers les années 1850-1870, vers ce que certains exégètes ont appelé : peler l'oignon. Si vous voulez découvrir le sens divin de la Parole de Dieu, il faut aller à l'origine de la Parole, peler l'oignon pour arriver au cœur même de l'oignon, et vous serez donc plus à même de découvrir le sens de la Parole et à vous rapprocher de Dieu. Mais en fait, on s'est rendu compte dès les années 1970-1980 que aller vers Dieu en pensant peler l'oignon, l'on n'y arrive pas. Le sens divin n'est pas dans l'origine de sa Parole, mais dans sa finalité, c'est-à-dire dans l'exercice de la charité que nous pratiquons une fois que nous avons lu la Parole de Dieu.
Dieu n'est pas dans cet exercice de recherche de l'origine du texte, même si je le rappelle comme l'a dit saint Augustin, il est nécessaire de découvrir comment le texte biblique a été écrit, mais ce qui est le plus important, c'est la finalité du texte, la raison pour laquelle il a été écrit, et c'est ce que j'en fais dans la charité envers le prochain, dans la charité envers Dieu. Ce qui est assez consolant, c'est que beaucoup d'exégètes se sont rendus compte que peler l'oignon ne conduisait à rien. L'exégèse consiste tout simplement à revenir sur cette bonne vieille intuition qu'ont eue la plupart des Pères de l'Église, et tout particulièrement saint Augustin, quand je lis le texte, me demander pourquoi ce texte a été écrit ? Qu'est-ce que l'écrivain a voulu dire aux gens de son époque, et quand j'ai compris ce qu'il a voulu dire aux gens de son époque, que veut-il me dire à moi, en 2007 ?
Frères et sœurs, c'est exactement ce qui est à l'origine de la conversion de saint Augustin, quand il a entendu ce petit enfant qui criait, qui chantait et qui disait : tiens, prends, lis ! Il s'est dit à ce moment-là, c'est vrai, dans les textes païens j'ai beaucoup cherché pour comprendre ce que voulaient dire ces textes, pour comprendre leur cohérence, mais maintenant, ce qui est important quand je lis la Parole, ce n'est pas de penser aux incohérences pour les comprendre, car je n'y arriverai jamais, ce que je dois faire, c'est découvrir pourquoi le Seigneur me fait lire cette Parole. C'est là que saint Augustin s'est converti et que tout a changé.
Que nous soyons comme saint Augustin, que nous essayons quand nous lisons la Parole d'abord de la lire dans la vérité, dans la recherche de son sens premier, je crois que c'est très important que depuis une quarantaine d'années l'Église catholique enfin, se décide à chercher à expliquer la Parole de Dieu à travers ce que nous appelons l'exégèse. Mais une recherche de la Parole de Dieu qui s'arrêterait uniquement à essayer de comprendre comment le texte a été écrit en substrat, cela ne mène à rien. Il faut que cette exégèse s'ouvre vers la vie, vers la double charité que saint Augustin a découverte aussi à travers la Parole de Dieu, la charité vis-à-vis de Dieu, et la charité vis-à-vis de notre prochain.
AMEN