DANS LA FAILLE LE BRUIT DE LA PRÉSENCE
1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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aint Augustin s'est longtemps lamenté de s'être perdu dans l'étude des sagesses inutiles du monde, mais s'il y a un petit point aveugle chez saint Augustin, si je peux me permettre, vu la grandeur du bonhomme, c'est que tout l'appareil intellectuel qu'il a développé dans ses études manichéennes avant sa conversion, ont admirablement servi l'étude qu'il a fait après, de l'âme. Car il est une chose certaine, Augustin est un homme d'une analyse absolument scrupuleuse, déterminée, têtue, et il ne nous a rien épargné de cette description presque biologique de la manière dont l'âme se retourne, se détourne, oublie, revient, etc … tout ce mouvement de marée, de va et vient, entre la grâce et les résistances de l'âme humaine. Il est ce laboratoire qu'il observe avec une minutie incroyable dans les "Confessions", non pas par narcissisme d'ailleurs, mais par souci de Dieu. Il me fait penser à un homme qui dans le miroir où il pensait ne voir que lui aperçoit une ombre et il court après cette ombre. Si j'avais un roman à écrire sur saint Augustin, je commencerais par cela, une figure est apparue alors qu'il "se" regardait et il cherche à capter le reflet. C'est une énigme policière la manière dont Dieu passe, repasse, s'oublie dans la nuit même. Je crois qu'il n'y a pas de leçon égale à celle qu'Augustin nous laisse dans les confessions, dans la manière qu'il essaie de capter, se séduisant Dieu, se séduisant aussi lui-même dans ce jeu où rien n'est laissé au hasard et le grand vainqueur c'est Dieu.
Je crois qu'on pourrait dire en termes modernes, en reprenant un peu l'épisode de la grotte d'Élie que Dieu n'et pas dans l'ouragan, vous connaissez l'histoire, Dieu n'est pas dans la canicule, pour reprendre un événement météorologique récent, Il est dans le silence, ce fameux silence, et le bruit que fait le silence (c'est la fin du texte dans le livre des Rois), et je pense qu'on pourrait aller un peu plus loin. On pourrait dire que Dieu est dans la faille de l'homme lorsqu'il se brise et qu'il entend que cette faille est chargée d'appel. Dieu n'est plus simplement cette incroyable et douce majesté qui se révèle aux oreilles d'Élie, Il est plus profondément encore déjà habitant le cœur de l'homme, mais nous ne pouvons l'entendre que lorsque que quelque chose de ce cœur se brise. On pourrait croire que l'homme tombe lorsqu'il est brisé, mais même au moment où il chute, il entend les bruits de la Parole de Dieu qui, comme un murmure, se font entendre dans le cœur de l'homme. Une faille chargée d'appel, il y a quelque chose de cette intensité-là, comme un paradoxe que seul le Nouveau Testament pouvait apporter. L'Ancien Testament est resté au seuil de ce paradoxe, il a approché avec Jacob dans la lutte, comme Élie, mais le paradoxe d'Augustin, il est dans une grotte mais il entre de plain-pied et découvre qu'au moment où l'homme trébuche, à cet instant très difficile à cerner, il perçoit que c'était là que Dieu se fait entendre. La Parole de Dieu ne se fait vraiment entendre et comme le prédicateur saint Augustin est bien meilleur que moi, je vais lui laisser la parole pour montrer à quel point il désarticule tous ces moments, comme au ralenti.
Il découvre que "la volonté nouvelle qui venait de naître en moi, la volonté de te servir gratuitement, de désirer jouir de Toi n'était pas encore à même de surmonter ma volonté antérieure forte de son ancienneté. Ainsi deux volontés en moi, une ancienne et l'autre nouvelle, celle-ci charnelle, l'autre spirituelle, étaient aux prises, et leur rivalité disloquait mon âme". Et il écrit un petit peu plus loin : "de même j'avais la certitude qu'il valait mieux me donner à ton amour que de m'abandonner à ma convoitise, l'un plaisait et me pliait à Lui, et l'autre m'attirait et me liait à Lui. En vérité, je n'avais rien pour te répondre (c'est lui qui fait le dialogue) quand Tu me disais : lève-toi, toi qui dors, relève-toi d'entre les morts et le Christ t'illuminera (c'est une citation). Quand Tu montrais partout ta vérité et la vérité de tes paroles, je n'avais absolument rien à répondre, vaincu tout entier par la vérité, sinon des paroles nonchalantes et somnolentes. Tout de suite, voilà ! Tout de suite … encore un petit instant !" Et là, on a tout saint Augustin, l'idée qu'il voudrait bien s'élancer comme une jeune fille lancée vers son époux, une innocence, la vraie virginité, et en même temps, comme dirait l'autre : encore un petit instant monsieur le bourreau ! accorde un petit instant. "Mais ce tout de suite, tout de suite, n'avait jamais de suite, et le petit instant accordé traînait en longueur". Quelle intelligence…
Pour terminer, citons une des hymnes innombrable dans lesquelles quelque chose de cette faille chargée d'appel apparaît. Plus il se connaît, plus il reconnaît Dieu : "Puissé-je te connaître, Toi qui me connais, Te connaître comme je suis connu. Vertu de mon âme entre en elle et aménage-là pour Toi afin de la tenir et de la posséder sans tâche ni ride. Pour Toi, sans doute aux yeux de qui est à nu, abîme de la conscience humaine, qu'y aurait-il en moi qui te serait caché, même si je refusais de te le confesser ? Car c'est Toi qu'à moi-même je cacherais en non pas moi-même à Toi".
Que ces quelques mots lourds de sens de la présence de Dieu nous aident à découvrir combien Dieu nous a devancé à l'intérieur de nous y attend.
AMEN