DIEU LAISSE TOUJOURS UN DÉLAI

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

J

e voudrais reprendre avec vous quelques instants de courts extraits des "Confessions", il vaut mieux laisser la parole au prédicateur qu'est Au­gustin que de vouloir le paraphraser. Il avait tellement conscience de l'éparpillement de notre unité humaine, il a donné des mots comme peu d'hommes l'ont fait à cette conscience douloureuse de son éparpillement et de cette nostalgie qu'a l'âme de savoir qu'il y a une unité, mais qu'elle n'est pas en elle, si profondément à l'intérieur de lui, que l'homme souffre d'être éloigné de Dieu.

Dans le livre huitième des confessions, un des très grands passages de ce livre, il y a un aspect un peu doloriste chez Augustin, mais ici, un peu d'exagé­ration ne nuit pas.

C'est un moment de crise : "J'étais malade et je me torturais, m'accusant moi-même avec plus d'âpreté que jamais, roulant et me débattant dans ma chaîne jusqu'à ce qu'elle achevât de se rompre. Et toi Seigneur, tu me pressais en mes sombres replis avec une miséricorde sévère, frappant du double fouet de la crainte et de la honte, de peur de nouveaux ater­moiements, de peur que ne fut pas entièrement rompu ce qui si mince et si ténu, restait encore de ma chaîne, et que cela reprit vigueur et me lia encore plus soli­dement. Alors, je disais en moi-même intérieurement : c'est le moment, oui, tout de suite, oui. Et sur ce mot, j'allais déjà me décider à le faire, et déjà presque je le faisais, et je ne le faisais pas. Je ne retombais pas pourtant au même point, mais je m'arrêtais tout près et je reprenais haleine. Je recommençais mon effort, un peu plus et j'y étais, un peu plus déjà, déjà tu me touchais, et je tenais, et non, je n'y étais pas, je ne touchais pas, je ne tenais pas, hésitant à mourir à la mort et vivre à la vie. Plus forte emprise avait sur moi le mal qui m'habitait, plus forte que le bien auquel je n'étais pas habitué. Et voici l'instant même où j'allais être autre chose, plus il s'approchait et plus il jetait épouvante, il ne rejetait pas en arrière, il ne détour­nait pas, mais il tenait en suspens. Elles me rete­naient, ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités, mes vieilles amies. A petits coups, elles me tiraient par ma robe de chair et me murmuraient à mi-voix : tu nous congédies ? Et dès ce moment nous ne serons plus avec toi, plus jamais ? Et dès ce mo­ment, ne te seras plus permis ceci ou cela, plus jamais ? Oh, ce qu'elles suggéraient quand je dis ceci et cela, ce qu'elle suggéraient mon Dieu, que ta miséricorde l'écarte de l'âme de ton serviteur. Je les entendais déjà moins bien qu'à demi. C'étaient non de ces contradictions franches venant de face, mais des sor­tes de chuchotements dans mon dos (quel romancier !) et déjà je m'éloignais et elles me tiraillaient à la dé­robée pour me faire tourner la tête. Mes vanités, mes bagatelles me retardaient cependant. J'hésitais à me détacher, à me débarrasser d'elles à bondir où j'étais appelé tandis que l'habitude me disait tyrannique : crois-tu que tu pourras faire sans elles ?"

Il est attaché, avec l'envie folle de se détacher, avec ce désir de Dieu, mais qui ne repose pas sur lui, qui dépend de Dieu. Ce n'est pas qu'il ne soit pas prêt, mais c'est que la vie est comme un délai. Ce n'est pas que Dieu ne veuille pas, mais que souvent la vie est comme un temps, un délai. Et pourtant, à certains moments, Il vient frapper.

Un peu plus loin il continue : "Dès que ma profonde méditation eût tiré du fond de ses retraits toute ma misère et l'eût entassé sous les regards de mon cœur, il se leva un grosse tempête chargée d'une grosse pluie de larmes. Et pour laisser crever l'orage tout entier avec ses fracas, je me levai et m'écartai loin d'Alipius. La solitude s'offrait à moi comme un endroit plus propice au travail des larmes. Je me reti­rai assez loin, ainsi même la présence d'Alipius ne pourrait pas m'être à charge. Je pleurai de la pro­fonde amertume de mon cœur brisé, et voici que j'en­tends une voix venant d'une maison voisine, on disait en chantant, en répétant fréquemment, avec une voix comme celle d'un garçon ou d'une fille je ne sais, "tolle, lege, tolle, lege" (c'est une chanson : prends et lis, prends et lis, une sorte de comptine chantée par des enfants qui jouent à côté dans un jardin et il en­tend le refrain de cette chanson). A l'instant, je chan­geai de visage et l'esprit tendu je me suis mis à re­chercher si les enfants utilisaient d'habitude dans tel ou tel genre à une ritournelle semblable, j'ai refoulé l'assaut de mes larmes, et me suis levé ne voyant plus là qu'un ordre divin qui m'en, joignait d'ouvrir le Li­vre et de lire ce que je trouverais au premier chapitre venu".

C'est là que commence une conversion plus décisive, il prend l'évangile, le lit et tombe sur ce pas­sage : "Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Viens et suis-moi". Suit le passage de la conversion et l'établissement de cette conversion non sans les guer­res que nous avons entendu auparavant, parce que c'est un homme dans la guerre. Cela devrait nous consoler qu'un homme ait pris le soin d'écrire avec tant de génie les détournements, les retournements, les orages, les tempêtes, les vagues, les déceptions, les assauts de notre attachement à la terre contre notre envie de Dieu. Au fond, Augustin pense que la grâce qui vient progressivement à la fois comme une mélo­die, comme un signe, une lecture, une prière, ne va pas aussi vite qu'on le voudrait. Augustin découvre que Dieu sait ce qui convient, le temps qu'il faut ! Et d'ailleurs les confessions vont développer au long des chapitres, cette analyse du temps et de l'éternité, dé­couvrant que quand on fait mémoire en soi, on com­mence à créer l'unité et le réceptacle de la grâce. Je suis assez sensible à ce sujet : faire mémoire de ce qu'on est, c'est reboulonner l'unité profonde de ce qu'on est pour que dans ce travail du passé, du présent et du futur, Dieu puisse planter plus durablement ce commencement d'éternité, c'est la grâce.

Grâce à Augustin, toutes nos errances sont déjà écrites, rien n'est nouveau sous le ciel, nous ne sommes pas seuls dans cette valse hésitante de notre nature rebelle à la grâce. C'est le lot qu'Augustin décrit avec un génie inégalé et inégalable. Que saint Augustin nous aide, je vous invite à relire ce chapitre huitième des confessions, et ceux qui suivent, pour que vous vous retrouviez, que vous fassiez l'unité en vous, et que dans cette unité, vous entendiez mieux Dieu qui vous appelle à la conversion tout de suite ... tout de suite ... et demain !

 

 

AMEN