DIEU ÉCRIT DROIT DANS DES LIGNES COURBES

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1980)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Mondorf-les-Bains : Saint Augustin 

S

aint Augustin a vécu à cette période appelée le Bas Empire Romain qui a été un des ancêtres de ce que nous appelons aujourd'hui un état totalitaire moderne. C'était un berbère d'Afrique du Nord, de cette race noble, d'une famille de petits propriétaires. Son père n'était pas croyant et il est mort jeune. Sa mère, par contre, était très croyante et intransigeante. Le jeune Augustin a suivi une scolarité brillante et facile. C'était un adolescent imaginatif et inquiet, un professeur, un rhéteur séduisant, éloquent autant qu'ambitieux. La géographie de ses trente premières années marque tout cela puisque, parti de Thagaste, il étudie à Carthage, puis à Rome, ensuite à Milan, lieu de résidence, à l'époque, de l'empereur. C'est là qu'il va se convertir en écoutant la prédication de saint Ambroise, évêque de Milan. Il va retourner dans son Afrique du Nord natale et, malgré lui, selon le choix de son peuple et de son évêque Valère, il va devenir prêtre, puis coadjuteur d'Hippone et évêque. Il le restera quelque quarante ans. Il mourra à l'âge de 76 ans, alors que sa ville est prise par les Vandales.

       Saint Augustin fut un très grand théologien, un théologien parfois un peu compliqué mais sûr, rigoureux, jusqu'à en être combatif. Et il a dû combattre contre de multiples hérésies de son temps. Cependant il fut de cette sorte de ces théologiens rares qui savaient parler de Dieu avec des mots simples, des mots merveilleux, des mots de lumière, des mots d'amoureux.

       Saint Augustin fut un grand évêque, doué d'une grande autorité naturelle, mais il savait aussi, en vivant avec ses frères, dans sa communauté proche de la cathédrale, en circulant chaque jour dans sa ville d'Hippone pour régler les problèmes de la ville, il avait su être extrêmement proche de son peuple, de cette proximité qui transforme l'autorité en service pastoral. Saint Augustin a eu le charisme du pasteur, de l'évêque par excellence, celui de la tendresse. Il était d'une sensibilité extrêmement vive, d'une fidélité totale à ses amis. Il était d'une profondeur incroyable dans les relations qu'il voulait entretenir avec tous ceux qui le rencontraient. Il avait une personnalité exceptionnelle, débordante de richesse, mais peut-être que, en ayant dit tout cela, nous n'avons pas encore dit l'essentiel de cet homme. Car je crois que l'essentiel d'Augustin fut ce qui a résidé dans son cœur.

       Il fut, tout au long de sa vie, l'homme de l'amitié, l'homme de la relation avec l'autre. Il a d'abord été l'ami de la sagesse, lorsque, pendant ses études, il a cherché un art de vivre qui correspondrait avec ce qu'il voulait, qu'il désirait, avec son tempérament le plus profond. Il a cherché cette sagesse avec enthousiasme, jusqu'à en être parfois fanatique, lorsqu'il est entré dans la secte des Manichéens. Il en est sorti lorsqu'il a été trompé par un de ses maîtres manichéens. Il a vécu cette profonde amitié avec une femme, qui a été sa compagne pendant une douzaine d'années et qu'il a profondément aimée. Mais cette amitié qu'il a vécue avec exigence est devenue intransigeante et il l'a laissée, au moment de son baptême, sans jamais garder rancune envers cette femme dont il avait un enfant. Et au moment de la laisser, il dit que cela a été pour lui une très grande souffrance et une blessure qui a duré très longtemps.

       Cette amitié, il l'a vécue, au plan humain, avec ses élèves, avec ses disciples avec ses amis, ceux qui, ensemble, essayaient de réfléchir, de chercher, de comprendre où était enfin la vérité de l'homme. Cette amitié, il l'a vécue, enfin et totalement avec son Dieu lorsqu'il l'a découvert. Ce Dieu il l'a toujours cherché avec ardeur, avec fougue, jusqu'à se tromper de direction. Mais ce Dieu qui habitait dans son cœur y veillait comme une lumière, qu'il a rencontré au moment où cette lumière est devenue feu de l'Esprit dans le baptême.

       Saint Augustin a eu ce charisme de l'amitié, de l'amitié avec Dieu, cette amitié qui est peut-être l'attitude première et fondamentale des chercheurs de Dieu, parce que c'est la disposition essentielle pour l'ouverture, pour le don, pour l'accueil, pour le partage. C'est cette amitié qui a été pour lui, humainement parlant, une très grande richesse, une très grande exigence qui est devenue comme le creuset de toute sa vie de chrétien, de toute sa vie d'évêque ou de théologien. Son temps a été un temps catastrophique, et cependant, au milieu de ce temps d'épreuves, de catastrophes, de guerres, de divisions, il a été l'AMI. Mais après avoir choisi beaucoup de ses amis, il a accepté d'être choisi par Dieu. A ce moment-là, toute sa richesse humaine, et Dieu sait si elle était considérable, est devenue richesse de Dieu. Toute sa tendresse humaine qui était très grande, est devenue tendresse de Dieu, tendresse pour Dieu et tendresse pour les autres à cause de Dieu, amis ou ennemis.

       Frères et soeurs, celui que nous fêtons aujourd'hui est profondément moderne, parce que la foi chrétienne ne l'a jamais empêché d'être totalement humain. La foi chrétienne a eu chez lui ce qu'elle doit avoir chez tout chrétien, l'épanouissement de tout ce que nous vivons au plan de notre vie humaine, dans la vie divine. Comme il disait lui-même : "De la chair à la divinité, parce que la divinité s'est faite notre chair."

       Je voudrais, pour terminer, lire un petit passage qu'il a écrit, juste après son baptême, avant de rentrer en Afrique du Nord. C'était au moment où Ambroise et 1'Église de Milan étaient tracassés par l'empereur qui avait de réelles sympathies pour l'arianisme et qui persécutait les chrétiens. Voilà ce qu'écrit Augustin, sous forme de prière : "Il n'y avait pas longtemps que l'Église de Milan s'était mise à cette pratique consolante et édifiante du chant, qui même dans une grande ardeur, les voix et les cœurs de tous les prêtres. Un an plutôt, où à peine davantage, Justine, mère du jeune empereur Valentinien, séduite par les Ariens, persécutait en faveur de leur hérésie votre pontife Ambroise. Le peuple fidèle passait ses nuits dans l'église, prêt à mourir avec son évêque. Ma mère, une des premières à prendre part à cette inquiétude et à ces veilles, y vivait de prière. Nous-même, Augustin et ses compagnons, que notre froideur rendait encore inaccessibles à la chaleur de votre Esprit, nous étions émus cependant par le trouble et la consternation de la cité. C'est alors qu'on décida de chanter des hymnes et des psaumes à la manière des Églises d'Orient, pour empêcher le peuple de se consumer d'ennui et de douleur. Cet usage s'est depuis lors, conservé, et dans le reste du monde, presque toutes vos communautés de fidèles l'ont adopté."

       Que notre louange se mêle à ces chants qui montent vers Dieu de tous les coins de la terre, avec saint Augustin et tous les chrétiens.

       AMEN