L'AMOUR ÉLÈVE

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

I

l y a deux sortes de poids, car le poids est un certain élan par lequel chaque chose tend vers son lieu. Quel est le poids ? Vous portez une pierre sur la main, vous en subissez le poids, elle pèse sur votre main, car elle cherche son lieu. Si vous voulez voir ce qu'elle cherche, retirez votre main, la pierre va jusqu'à terre, elle repose à terre, elle parve­nue où elle tendait, elle a trouvé son lieu. Ce poids était donc mû par un mouvement spontané, étranger à toute vie et à toute sensibilité. En revanche, il y a des choses qui cherchent leur lieu de bas en haut : en ef­fet, si vous versez de l'eau sur de l'huile, par son poids l'eau tend vers son lieu extrême, elle cherche son lieu, elle cherche l'ordre qui lui convient, parce qu'il est contre l'ordre que l'eau surnage au-dessus de l'huile. Donc, jusqu'à ce qu'elle parvienne à son ordre, jusqu'à ce qu'elle trouve son lieu, son mouvement est inquiet. Au contraire, répandez de l'huile sur de l'eau, par exemple si un récipient d'huile vient à tomber dans l'eau, une amphore dans la mer et à s'y briser, l'huile ne peut pas rester au-dessous de l'eau, de même que l'eau versée sur l'huile cherche par son poids son lieu extrême, ainsi l'huile versée sous l'eau cherche par son poids son lieu propre dans l'eau. Si donc il en est ainsi mes frères autant de l'eau et le feu, le feu se porte en-haut, c'est là qu'il cherche son lieu, et l'eau cherche son lieu propre par l'effet de son poids. Donc, aux choses qui tendent vers le bas il faut un fondement placé vers le bas, mais l'Église de Dieu placée vers le haut tend vers le ciel, c'est dons là qu'est placé notre fondement Notre Seigneur Jésus-Christ assis à la droite du Père".

Nous ne sommes pas à notre place et nous sommes inquiets comme l'huile mélangée à l'eau. C'est un indice très simple d'Augustin et qui touche en fait une des parties les plus pointues, les plus subtiles de son itinéraire spirituel, qui touche cette certitude qui nous remue comme l'huile mélangée à l'eau. Nous ne sommes pas dans notre lieu propre. Nous sommes notre poids propre comme il le dira un peu plus loin dans son texte, c'est l'amour, c'est-à-dire c'est ce qui nous élève, c'est ce qui nous attend plus loin, notre lieu propre, ce sera Dieu, le lieu de repos, de la paix, c'est le lieu de notre vie, de notre être. Et si nous ne sommes pas en notre lieu C'est que nous sommes comme l'huile mélangée à l'eau et donc dans l'inquié­tude, dans le mouvement perpétuel, dans le mouve­ment désordonné.

La vie chrétienne consiste non pas à mettre de l'ordre comme on élaguerait les choses inutiles, mais à donner à notre élan plus de poids, à donner à notre âme son poids propre, son poids d'amour qui contrai­rement à la pesanteur que nous connaissons, nous élève, nous étouffe, nous fait découvrir que celui qui nous attire nous donne le moyen d'aller vers Lui. Et l'attitude que nous vivons sur cette terre, que le théo­logien va aussi appeler péché originel, est une espèce de mouvement un peu désordonné, qui nous fait nous agiter un peu en tous sens, comme les bulles de l'huile qui cherche à monter rapidement, comme les mouches qui se cognent, nous sommes un peu perdus. En fait, nous pensons que l'inquiétude nous vient du monde ou des autres, ou même de la chair, nous attribuons souvent notre inquiétude à des choses immédiates, quotidiennes qui semblent être des obstacles mais parce que nous ne sommes pas là où nous devrions être. Nous ne sommes pas dans les pâturages où nous sommes appelés et destinés, et c'est parce que nous ne sommes pas là où il faut que notre vie s'agite, qu'elle se perd en des mouvements désordonnés, que cette énergie de la vie interne qui est en nous se gaspille et saint Augustin dit qu'il y a en lui toute une nostalgie très profonde, très entretenue, du repos de la vie en Dieu, donc non seulement il est effleuré, connu, mé­morisé, gardé pour lui. C'est vrai qu'il l'a plusieurs fois raconté, comme par exemple dans sa fameuse extase d'Ostie, où il découvre et prend conscience à l'intérieur de lui ce qui est plus près de lui, plus près que lui-même et qu'il n'y a pas d'autre pour être que là où est Dieu en nous. Nous ne pouvons pas toujours atteindre ce lieu, nous sommes toujours au pourtour, à la périphérie, nous tournons un peu comme sur le boulevard extérieur de notre vie intérieure, et il nous faut garder une nostalgie que nous devons un jour trouver la porte de la cité qui est notre cœur, là où Dieu a planté sa demeure, le temple, la lumière.

Pour l'instant notre vie peine parce que nous ne trouvons pas toujours l'entrée du temple, ou du moins, nous ne savons pas y rester, nous ne savons pas y demeurer pour goûter la saveur et la douceur de l'exquise tendresse de Dieu, qui est venu en nous et veut y demeurer, qui choisit chacun de nous comme une maison particulière, comme une demeure dont il a besoin.

Frères et sœurs, avec Augustin, que nous trouvions comment, non pas calmer notre inquiétude, mais à comprendre cette inquiétude qui nous anime et qui vient du fait que nous ne sommes pas encore avec Dieu. En fait, au fond, c'est ce qui nous manque fon­damentalement. Nous aurons mille occasion de ma­quiller ce manque, de croire que c'est autre chose, mais au fond, quand nous sommes là en présence de Dieu, avec Augustin comme maître nous découvrons que c'est Dieu que nous voulons, que c'est Lui qui nous manque fondamentalement et que sans Lui notre vie n'a aucun sens. Demandons qu'Augustin qui a si longtemps soupiré devant cette présence de Dieu, qui a si bien décrit cette inquiétude qui anime l'âme, dans toute son œuvre, nous aide à continuer le chemin qui nous mène à Dieu et que jamais nous ne faiblissions dans ce désir que Dieu a mis en nous de le rencontrer.

 

AMEN