UN GRAND AMOUREUX DE DIEU

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Bastogne : Musée en Piconrue - Saint Augustin

Introduction

F

rères et sœurs, nous célébrons aujourd'hui la fête de notre bienheureux père saint Augustin, nous l'appelons notre, du moins la fraternité des moines apostoliques, au service de la commu­nauté chrétienne de Saint Jean de Malte, car bien ma­ladroitement et à notre manière, nous essayons de vivre ce qu'a été l'intuition à la fois au plan monasti­que et au plan ecclésiologique de saint Augustin.

Saint Augustin est l'une des plus grandes figu­res de l'histoire de l'Église, il a profondément marqué la pensée de l'Église, et très particulièrement sur ces points : il a eu le sens aigu de ce qu'est l'Église, Corps de Jésus dont nous sommes tous les membres, et qui nous lient les uns aux autres, par la puissance de l'Es­prit Saint.

Saint Augustin, nous venons de la chanter, s'est converti tard, et lui-même a écrit ces paroles que nous avons chanté : "Tard, je t'ai aimé Dieu de vérité. Tu étais en moi, et je vivais loin de toi." C'est malheu­reusement ce que nous faisons tous de ne pas recon­naître toujours ce qui fait la présence de Dieu en nous, et de vivre spirituellement loin de lui, c'est pourquoi au début de cette eucharistie, nous demandons au Seigneur de purifier nos cœurs de nos péchés, par la puissance éclatante de sa présence en nous.

 

Homélie

F

rères et sœurs, Il n'est pas facile de parler de quelqu'un qu'on aime. Et il ne m'est pas facile de vous parler de saint Augustin, car pour moi, il n'est pas seulement un maître, il n'est pas seulement un saint, ni une des plus grandes figures de l'Église, c'est quelqu'un que j'aime profondément, comme un ami, et que je ne cesse jamais de lire et de relire.

Je voudrais vous dire cependant, que ce qui me semble frappant chez saint Augustin, c'est que les dons extraordinaires dont il a été gratifié dès sa nais­sance, don de l'intelligence, dons humains, capacité diverses, ces dons se sont développés dans sa vie, et cependant, la grâce de Dieu, quelquefois brutalement, l'a amené à compenser ce que ces dons auraient pu avoir d'excessif, et peut-être qui auraient pu l'éloigner de l'évangile en développant en lui si je peux dire, l'antidote de ses dons.

Pour prendre quelques exemples, saint Au­gustin est incontestablement un intellectuel. C'est un homme d'une rare pénétration d'intelligence, et son oeuvre est parmi les plus grandes, des plus profondes parmi celles de son époque. Et saint Augustin aurait pu être seulement un intellectuel, il aurait pu n'avoir comme caractéristique, que cette acuité de l'esprit, que cette exigence de l'analyse, que cette perspicacité, or, saint Augustin, plus que quiconque a su, que seul, l'amour comptait. Et, d'intellectuel, saint Augustin et la puissance de la grâce de Dieu, est devenu, je le crois, un des grands mystiques de notre foi chrétienne, un de ceux qui a su le mieux découvrir la relation personnelle, de personne à personne entre Dieu et l'homme, entre chacun de nous. Il a été véritablement amoureux de Dieu. Que je vous lise simplement trois phrases dans ce qui nous était proposé hier soir à l'of­fice des vigiles : "Te louer, voilà ce que veut l'homme parcelle de ta création. Qui me donnera de reposer en toi ? Qui me donneras que tu viennes dans mon cœur et que tu l'enivres, afin que j'oublie mes maux et que je t'embrasse, toi mon unique bien ? Ouvre les oreil­les de mon cœur qui est devant toi Seigneur, je veux courir après ta Parole et la saisir."

Saint Augustin, c'est lui aussi qui a su résu­mer d'un mot toute la signification d'évangile qui par-delà les innombrables préceptes d'une morale héritée de l'Ancien Testament saint Augustin paraphrasant en quelque sorte la Parole de Jésus :"ce que je vous commande c'est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés ;" saint Augustin a dit :"aime et fais ce que tu veux".

Si vous voulez, c'est une première choses que je trouve merveilleuse, qu'un homme si intelligent et si fait pour la vie intellectuelle, reconnaisse que le denier mot de toutes choses, c'est l'amour.

Un deuxième paradoxe, c'est que saint Au­gustin, à cause de ses dons, est incontestablement un homme orgueilleux, un homme ambitieux, un homme capable que tout lui réussisse, de toutes les gloires, et voilà que Dieu a voulu par ce chemin étrange, du péché, de la difficulté extrême à renoncer à son péché, puisqu'il a fallu quarante ans à Augustin pour se convertir, Dieu a su par ce biais, non pas faire de saint Augustin un faux modeste, qui se ferait passer pour rien du tout, alors qu'il savait très bien qu'il était doué, mais saint Augustin a su reconnaître que devant la grâce de Dieu, il n'était rien.

Et voilà encore quelques phrases : "Seigneur donne-moi la paix, car mon âme respire un peu en toi, elle s'épanche dans un cri de liesse et de louange, et elle défaille encore, car elle retombe, et devient abîme, ou plutôt, elle sent qu'elle est encore abîme. Pourtant, espère mon âme, car au matin, je me tiendrai debout, au matin, je verrai Dieu, celui qui me rend la vie, celui qui donne son Esprit pour qu'il ha­bite en nous, planant miséricordieusement sur nos abîmes de ténèbres."

Et saint Augustin dira aussi : la Présence de Dieu qui est en nous, du fait même de l'abîme de no­tre péché, nous sentons et nous savons pressentir, car, dit-il, voilà : "Seigneur mon Dieu, sois attentif à ma prière, toi lumière des aveugles, et force des faibles, sois attentif à mon âme, qui des profondeurs de son abîme, car si tu n'étais pas là, même dans les profon­deurs, à qui irions-nous, vers qui crierions-nous ? Oh lumière de mon cœur, ne laissa pas les ténèbres par­ler, je me suis englouti dans les choses d'en bas, je suis devenu obscurité, et de là, même de là-bas, je t'ai profondément aimé. Je me suis égaré, mais je me suis souvenu de toi, j'ai entendu ta voix derrière moi me disant de revenir, maintenant je suis tout brûlant, haletant vers ta source."

Voilà donc que saint Augustin, cet homme si doué a su qu'il n'était rien du tout si ce n'est quelqu'un qui, haletant, recherche la face de Dieu.

Et troisième paradoxe, saint Augustin était un homme fait pour se suffire à lui-même, fait pour commander aux autres, fait aussi pour une vie de contemplation, d'étude,et spontanément, c'est ce qu'il a toujours cherché, et puis, voilà que les évènements ont voulu qu'il devienne évêque, et qu'au lieu de s'oc­cuper de ses chères études, et qu'il n'a d'ailleurs ja­mais délaissé, car, il a écrit incroyablement, il a été obligé de s'occuper de tous les petits détails de la vie pastorale, de ses diocésains, et à l'époque, l'évêque ne s'occupait pas que de catéchisme, ou d'organisation de la liturgie, et l'évêque était obligé aussi de juger entre les chrétiens, de tenir un tribunal, de séparer les bon­nes causes des mauvaises, et il se plaint que pourtant, il a découvert cette chose merveilleuse, c'est que qui que l'on soit, on ne peut pas se sauver seul, on se sauve par les autres. Le secret du salut, c'est l'Église, c'est-à-dire ce corps du Christ qui le centre, et dans lequel chaque membre s'appuie sur les autres mem­bres, et c'est là que dans une immense intuition il a compris que le sens profond de l'eucharistie, c'était de nourrir le corps du Christ que nous sommes, avec le corps du Christ qui est dans son pain. Et il pouvait dire à ses diocésains : en mangeant de ce pain, deve­nez ce que vous êtes déjà, vous êtes le corps du Christ et en mangeant le corps du Christ, vous le devenez davantage. Et ainsi, vous vous nourrissez les uns les autres en vous nourrissant de Jésus, qui est votre bien commun, et ainsi, c'est ensemble d'un seul pas que vous avancez vers la récompense et le bonheur éter­nels.

Voilà quelques mots très simples sur saint Augustin, il en aurait encore beaucoup d'autres. De­mandons-lui d'avoir la grâce, de telle sorte que quels que soient nos tempéraments, quelles que soient nos préférences, la grâce tombe sur ce que nous sommes, pour que nous devenions plus semblables à notre Père dans les cieux qui est parfait.

 

 

AMEN