LA QUÊTE DE DIEU

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

a grâce de Dieu pénètre au fond de notre cœur, au creux même de notre péché pour nous appeler jusqu'à Lui, jusqu'à la contem­plation de son visage. Ce qui est tout à fait exception­nel c'est que saint Augustin a su cette expérience. Il a su parler, avec des mots d'une profondeur inégalée, à la fois de ce péché, de ce retournement, de cette aspi­ration de la grâce, de ce désir naissant et s'épanouis­sant dans son cœur, de cette découverte enivrante de l'amour de Dieu. Et il a su en parler avec une telle profondeur qu'il nous a révélé des dimensions insoup­çonnées au premier abord, que la théorie de la conver­sion ne pouvait pas prévoir.

Je voudrais d'abord attirer votre attention sur une phrase de saint Augustin sur cet état du pécheur, au fond de ses ténèbres et sur le premier tressaille­ment de l'amour, du désir, le premier tressaillement de la grâce parfaitement gratuite au cœur du pécheur, quand il est enfoui dans son péché. Nous croirions volontiers qu'au stade du péché nous sommes pure­ment et simplement séparés de Dieu et que, par un effort de volonté, nous sortons de cet état de péché et qu'alors Dieu se manifeste à nous. Et bien saint Au­gustin nous révèle que, même au plus noir des ténè­bres, c'est Dieu, déjà, qui se manifeste, qui prend l'initiative et qui vient comme éveiller, au fond de nous, un pressentiment de cette lumière et de cet amour que l'on pourra découvrir seulement bien plus tard.

"Seigneur, sois attentif à mon âme, entends-là crier des profondeurs, car si Tu n'es pas là, présent, même dans les profondeurs, à l'écoute, à qui irions-nous ? vers qui crierions-nous ? O vérité, lumière de mon cœur, ne laisse pas les ténèbres me parler. Je me suis englouti dans les choses d'en bas et je suis de­venu ténèbres. Mais là-bas, même de là-bas, je T'ai profondément aimé."

Cette découverte est extraordinaire. "Même de là-bas" de la profondeur des ténèbres de la nuit du péché, même de là-bas, dit saint Augustin, "je T'ai profondément aimé. Tu as éveillé dans mon cœur" même au tréfonds de ma détresse, "Tu as éveillé l'amour", un amour profond. Et saint Augustin qui connaissait l'amour des belles choses, l'amour des créatures, l'amour du plaisir, l'amour du monde, saint Augustin a su, pas à pas, s'élever de désir en désir, de jouissance en jouissance, vers la seule jouissance vé­ritable, celle de Dieu. Et voici comment il retrace cet itinéraire de l'âme aspirée par Dieu, en parlant de lui et de sa mère, à Ostie, peu avant la mort de sa mère.

"Nous élevant d'un cœur plus ardent, nous avons traversé, degré par degré, tous les êtres corpo­rels et le ciel lui-même, et le soleil et la lune, et les étoiles qui jettent leur lumière sur la terre. Et nous montions encore au-dedans de nous-mêmes, en fixant notre pensée, notre admiration sur toutes tes œuvres. Et nous sommes arrivés à nos âmes et nous les avons dépassées pour atteindre la région de l'abondance inépuisable où Tu repais à jamais ton Église dans le pâturage de la vérité. Si quelqu'un faisait silence dans le tumulte de sa chair, si en lui faisaient silence les images de la terre, des eaux et de l'air, silence même les cieux et si l'homme aussi en soi faisait silence et se dépassait, ne pensant plus à soi, silence les songes et les visions de l'imagination, si désormais toute chose se taisait puisqu'en nous elles ont dressé l'oreille vers Celui qui les a faites, Et s'Il nous parlait Lui-même, seul, non plus par ses créatures, mais par Lui-même. S'Il nous faisait entendre son Verbe non par une lan­gue de chair, par la voix d'un ange, où parles fracas de la nuée, par les énigmes des paraboles, mais que Lui-même, Lui-même se fit entendre à nous, au-delà de toutes ces créatures, comme à l'instant nous ten­drions notre être, et d'une pensée rapide, comme un éclair, nous atteindrions l'éternelle Sagesse qui de­meure au-dessus de tout. Si cela se prolongeait et que se fussent retirées toutes les autres visions, et que celle-là seule ravit et absorbât et plongent dans la joie intérieure celui qui la contemple, n'est-ce pas cela que signifie la parole de l'évangile :"Entre dans la joie de ton Seigneur !"

Et saint Augustin dit ailleurs : "J'ai parcouru le monde au-dehors, avec mes sens, jusqu'où j'ai pu. J'ai tout observé, la vie des corps et la vie de mon corps en moi et mes sens eux-mêmes. J'ai pénétré dans les retraites de ma mémoire, ultimes immensités merveilleusement remplies de richesses innombra­bles, j'ai considéré et j'ai été pris d'épouvante et je n'ai pu discerner rien de tout cela sans Toi. Et j'ai découvert que rien de tout cela n'était Toi. Et moi non plus qui découvrais que Tu n'étais pas là, je n'étais que Toi. J'ai parcouru toutes les choses, j'ai consulté pour savoir si elles étaient et quelle valeur il fallait leur donner, mais en toutes ces choses que je parcou­rais en te consultant, je n'ai rien découvert, aucun lieu sûr pour mon âme si ce n'est en Toi où se ras­semblent toutes mes dispersions, sans que rien de moi s'écarte de Toi."

Puis voici une phrase merveilleuse : "Parfois Tu me fais entrer dans un sentiment tout à fait extra­ordinaire au fond de moi, jusqu'à je ne sais quelle douceur qui, si elle devenait parfaitement moi, serait ce je ne sais quoi que cette vie ne sera jamais."

Voilà ce que saint Augustin a expérimenté, du plus profond de l'abîme de son péché jusqu'à la plus enivrante découverte de la présence de Dieu qui est presque comme le prélude du ciel, du paradis. Alors nous sommes plus proches de saint Augustin pécheur que de saint Augustin en contemplation de Dieu. Mais cet itinéraire qui est le sien et qu'il a su si merveilleusement décrire doit nous donner une im­mense confiance. Si loin que nous soyons de Dieu, si perdu que nous soyons dans les ténèbres, si pauvre que soit notre expérience spirituelle, si aride que soit notre prière, si fort que soit notre péché, rien ne pourra empêcher que Dieu soit présent en nous, même au fond de nos ténèbres, et que Dieu, en nous, au fond de nos ténèbres éveille son amour pour nous conduire, pas à pas, de désir en désir, de degré en degré, jusqu'à ce je ne sais quoi indicible qui, s'il se prolonge, sera pour nous la vie éternelle.

 

 

AMEN