L'HOMME DU DÉSIR

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Augustin est donc le père de la fraternité des Moines Apostoliques, nous disons "notre bienheureux père", mais si nous l'avons choisi comme notre père ce n'est pas seulement parce qu'il a vécu lui-même une vie de moine apostolique. Ce n'est pas seulement parce qu'il a rassemblé autour de lui, dans sa maison cathédrale, les prêtres de sa ville d'Hippone pour leur proposer de mener avec lui une vie monastique, étant ainsi, avant la lettre, des moines apostoliques. C'est à un niveau plus profond parce que toute la doctrine, toute la vie spirituelle, toute la vie, toute l'âme de saint Augustin représente pour nous, les frères de saint Jean de Malte, la vision du monde dans laquelle nous nous reconnaissons comme plei­nement accordés à ce qu'il a vécu et à ce qu'il a dit.

Il y a entre nous et saint Augustin une connivence, une amitié profonde et je vais vous dire pourquoi nous l'aimons tout particulièrement et nous nous recommandons de lui et pourquoi sa doctrine, vous la reconnaissez sans doute, se retrouve souvent dans les homélies que nous vous adressons. Pour ca­ractériser en quelques mots cette vie profonde qui a animé saint Augustin, je dirais qu'il est l'homme du bonheur, l'homme du désir et l'homme de la grâce.

Il est d'abord l'homme du bonheur. Pour saint Augustin, la vie humaine, et à plus forte raison la vie chrétienne, ne sont pas dirigées par un devoir à ac­complir mais par un bonheur à rechercher. Il y a là une option très radicale sur la manière de concevoir sa vie. Nous sommes très marqués par la philosophie kantienne et par les retombées de cette philosophie dans la morale, la morale courante et aussi la morale chrétienne qui a été beaucoup plus influencée qu'elle ne le pense sinon par Kant lui-même, du moins par l'époque de Kant et les manières de réagir qui sont communes à tous les gens de cette époque. Pour Kant, rien n'est sûr sinon l'obligation. Il y a une obligation à accomplir et cette obligation c'est ce qu'on appelle le bien. Ainsi le bien est quelque chose qui s'impose à nous comme une nécessité à accomplir, comme une certitude qui s'impose et non pas comme un élan inté­rieur de notre être. Le bien c'est "ce qu'il faut faire". On parle souvent de l'impératif catégorique de Kant, c'est ce que cela veut dire. Et vous le savez probable­ment par votre éducation, beaucoup de chrétiens ont été formés à une morale de ce genre. La morale c'est de faire ce que l'on doit faire, c'est d'accomplir son devoir. Alors il y a le devoir d'état, le devoir de la mère de famille, le devoir professionnel, toutes sortes de devoirs et l'on accomplit ainsi un nombre de de­voirs moyennant quoi l'on est en règle et d'une cer­taine manière justifié.

Pour saint Augustin, et d'ailleurs pour l'Église ancienne dans son ensemble mais personne ne l'a dit avec autant de force et puissance spirituelle et intérieure, le bien c'est ce qui peut nous rendre heu­reux, ce qui peut, en nous, accomplir en nous tout ce que nous sommes. Bien entendu, il ne s'agit pas d'un bonheur à la petite semaine, d'un bonheur facile, de suivre n'importe quel penchant ou toute idée qui nous passe par la tête ou de se complaire dans le plaisir. Il s'agit d'un bonheur vrai, d'un bonheur assez profond pour être capable de nous structurer, de nous mettre debout, de nous faire grandir, de nous amener à l'ac­complissement de ce que Dieu a voulu pour nous, mais il s'agit de bonheur. Et ce faisant, saint Augustin rejoint l'évangile dans sa pure trame, puisque Jésus commence sa prédication par une proclamation du bonheur que l'on appelle les Béatitudes.

Pour saint Augustin, toute la vie est une re­cherche du bonheur, de son bonheur et aussi du bon­heur des autres, car il apparaît vite que la seule ma­nière d'être vraiment heureux c'est de rendre heureux les autres car seul l'amour, et l'amour qui est un don, peut véritablement nous rendre heureux.

Le deuxième trait de saint Augustin, c'est qu'il est l'homme du désir, c'est-à-dire l'homme du jaillissement profond de notre être intérieur. Non pas un homme qui aurait refréné ses passions, et Dieu sait pourtant que la vie de saint Augustin était mouve­mentée non pas un homme qui aurait mis des barriè­res pour parvenir à un calme supérieur, une sorte d'in­différence comme en rêvaient les grecs. Ils appelaient "l'apateïa", le fait de ne pas avoir de passions. Saint Augustin au contraire est un homme passionné et il pense que c'est le jaillissement même de ces passions au fond de notre cœur qui est un appel et un cri vers Dieu, et que si nous écoutons véritablement ce désir qui est en nous, non pas en le falsifiant, non pas en le satisfaisant à bon compte, non pas en nous livrant comme des esclaves à ces désirs, mais si nous écou­tons la signification profonde de ce désir qui est en notre cœur, cela nous conduira, peut-être à travers des moments difficiles. Cela nous conduira jusqu'à Dieu car "Tu nous as faits pour Toi Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi !" Il n'y a pas d'autre accomplissement du désir que la rencontre avec Dieu et cette étreinte d'amour entre Dieu et nous.

Il y a un troisième mot pour caractériser saint Augustin, c'est l'homme de la grâce, car ce qu'il a compris dans son expérience personnelle c'est que l'accomplissement de ce désir, l'acquisition de ce bonheur ne peut pas se faire à la force des poignets, ne peut pas se faire à partir de nos seules forces, ne peut pas se faire simplement en serrant les poings ou en essayant de mobiliser toutes nos énergies. L'ac­complissement de notre désir, la découverte du bon­heur ne peut être qu'un don que l'on reçoit. C'est pré­cisément la force du désir dans notre cœur qui va nous ouvrir à ce don, qui va faire de tout notre être comme une béance et un appel, une aspiration à ce don, et Dieu, par sa grâce, nous attirera vers Lui. Saint Au­gustin sait trouver des mots merveilleux pour dire que les réalités de ce monde, les réalités corporelles, par leur propre pesanteur, tendent vers le bas, on ne savait pas encore que c'était vers le centre de la terre, peu importe mais dit-il, l'amour qui est l'essentiel de Dieu et de la relation de Dieu avec nous, l'amour est une force, une pesanteur qui nous attire vers le haut et nous sommes comme entraînés, comme aspirés, atti­rés par cet amour. C'est cela la grâce. Et être un homme de la grâce, c'est savoir que nous n'avons pas à faire ceci, à faire cela, à accomplir telle ou telle chose, mais nous avons d'abord à nous ouvrir à ce dynamisme immense et infini que Dieu seul peut communiquer à notre être et par lequel Il peut nous mettre en mouvement et nous aspirer jusqu'à Lui.

Je ne sais pas ce que vous pensez de ce pri­mat de la grâce, ce que vous pensez de cette fidélité au désir, ce que vous pensez de cette recherche du bonheur. Je vous ai parlé de saint Augustin, de son âme profonde. Je vous ai aussi, un petit peu, livré des confidences sur ce qui tient le plus à cœur aux Frères qui ont la charge de votre paroisse. C'est ce en quoi nous reconnaissons dans saint Augustin et que nous essayons de vous partager, cette découverte merveil­leuse que Dieu est amour, que Dieu est grâce, que tout est grâce et que cette grâce peut combler infiniment notre désir, au-delà même de ce que nous avons rêvé en nous donnant le vrai bonheur.

 

AMEN