MÊME DE LÀ-BAS...
1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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a pensée de saint Augustin et son œuvre sont si riches qu'on pourrait dire beaucoup de choses à son propos. Je voudrais réfléchir à un point particulier que je prends dans le texte des Confessions. "Mon Dieu ! sois attentif à mon âme. Entends-la crier des profondeurs, car si Tu n'es pas là, même dans les profondeurs, à l'écoute, à qui irons-nous ? vers qui crierons-nous ? Je me suis englouti dans les choses d'en bas, je suis devenu ténèbres, mais de là-bas, même de là-bas, je T'ai profondément aimé. Je me suis égaré, je me suis souvenu de Toi. Et maintenant, voici que je reviens tout brûlant, haletant vers ta Source."
"Je suis devenu ténèbres, mais de là-bas, même de là-bas, je T'ai profondément aimé." Saint Augustin, par toute son expérience, par toute sa vie spirituelle et par tous ses écrits témoigne de ceci. C'est que, même dans les ténèbres, même dans l'éloignement de Dieu, même dans le péché, ce qu'il appelle là-bas, ce lieu de dissimilitude comme il dit, ce lieu d'égarement, d'éloignement, là où nous sommes étrangers à Dieu, même de là-bas, on peut encore aimer Dieu. Augustin a découvert cette chose extraordinaire. Au plus noir de notre révolte, au plus profond de notre péché, il reste cela. L'amour de Dieu vient nous chercher au fond de notre ténèbre et de notre péché, et pas seulement l'amour que Dieu a pour nous, mais un amour de Dieu qui se communique à nous pour que nous l'aimions, Lui. Même quand nous sommes loin de Lui, ce qui est le plus vrai ce qui est le plus essentiel et le plus fondamental en nous, c'est cet amour de Dieu. C'est une découverte capitale.
Nous pensons peut-être interpréter cela de façon habituelle qui retrouverait les chemins courants, en pensant qu'il s'agit du remords, de la conversion, du renoncement au péché, mais il s'agit d'autre chose, antérieure en quelque sorte à la conversion et beaucoup plus profonde que ce qu'on appelle le remords. "Même de là-bas, je t'ai profondément aimé." Selon saint Augustin, il y a dans l'expérience même du péché une expérience de Dieu. C'est l'expérience du vide, de la soif, du désir, de l'appel. L'appel que Dieu nous adresse et l'appel que notre cœur adresse à Dieu. Et ce vide du péché peut s'entendre de deux manières. On peut entendre ce vide comme l'insuffisance du péché, l'insatisfaction de ce péché qui ne nous comble pas pleinement. Et c'est vrai que l'expérience du péché est toujours décevante, finalement médiocre et dérisoire. Dans le péché, nous savons bien que l'essentiel de notre cœur n'est pas comblé. Et en ce sens, Dieu s'inscrit en creux dans l'expérience de notre péché, comme tout ce qui manque de bonheur, de joie et de plénitude à ce péché tellement pauvre.
Mais on peut entendre ce vide d'une autre manière encore. Il y a dans la démesure du péché, dans ce qui nous pousse au péché, c'est-à-dire dans cette sorte de frénésie, dans cette sorte de besoin qui nous jette dans toutes sortes de tentations, il y a, là aussi, une trace de la présence de Dieu. Car ce qui nous pousse dans la folie du péché, c'est un besoin radical de bonheur, de joie, d'amour que nous interprétons mal, que nous essayons de satisfaire de façon négative, d'une façon quelquefois perverse, en tout cas erronée. Et à la racine de ce désir, de ce besoin, de cet appel radical de notre être vers un certain bonheur, un certain épanouissement, il y a une trace de Dieu, la trace peut-être la plus profonde de Dieu dans notre cœur parce qu'elle est antérieure aux idées, elle est antérieure aux gestes de piété, elle est antérieure même à la prière. C'est comme la prière de notre corps ou de notre cœur, une sorte d'appel et de cri. Et ceci est déjà la trace de Dieu.
Et c'est en écoutant cette voix en notre cœur, cet appel vers la joie, le bonheur, ce désir infini, incommensurable qui peut se traduire par le péché, mais en l'écoutant plus profondément pour aller jusqu'à sa vraie racine, c'est ainsi qu'Augustin a entendu cette voix derrière lui, cette voix qui lui disait de revenir. "De là-bas, même de là-bas, je T'ai profondément aimé." Au fond de mon péché, il y avait quand même un amour de Dieu. Le tout c'est de le découvrir, c'est de le dégager de toutes les scories, c'est de lui permettre d'être victorieux de toutes ces contrefaçons qui l'alourdissent et qui l'empêchent de se déployer. Découvrir, au fond de nous-mêmes, au fond de notre expérience telle qu'elle est cet amour de Dieu radical, cet appel vers Dieu. C'est cela la racine même de la conversion et c'est cela que saint Augustin a vécu.
Il faut que nous comprenions cette expérience spirituelle qui est celle de pas mal d'entre nous. L'amour de Dieu ne vient pas après le péché, ne vient pas pour compenser le péché ou pour le réparer ou pour nous en sortir, mais au cœur même de notre péché, Dieu est déjà là, non pas à la porte de notre cœur mais au plus profond de notre cœur, ne nous laissant pas de cesse et nous appelant de façon permanente. Et non seulement nous appelant du dehors, mais nous éveillant à l'intérieur de notre cœur à cet appel.
Il faut que nous laissions les oreilles de notre cœur s'ouvrir pour qu'elles perçoivent ce murmure de l'amour de Dieu au fond de nous-même. Nous sommes souvent trop sourds. Saint Augustin lui-même le dit : "J'étais aveuglé, j'étais sourd, j'étais égaré, mais Ta lumière a été plus forte que mon aveuglement, Ta voix a percé ma surdité." Alors il faut que nous laissions la présence de Dieu nous atteindre au-delà de toutes ces barrières que nous mettons sans cesse entre Lui et nous, pour que nous puissions vraiment, au très profond de nous-mêmes, revenir à Lui, non pas en surface, mais avec tout ce que nous sommes, jusqu'aux racines de notre être.
AMEN