NOTRE BIENHEUREUX PÈRE SAINT AUGUSTIN

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

ans la liturgie de ce jour, quand nous parlons de saint Augustin, nous disons : "notre bienheureux père saint Augustin". En effet, notre fraternité de moines apostoliques se réclame de saint Augustin comme de l'inspirateur de la vie mo­nastique que nous voulons vivre. A partir de quelques textes de saint Augustin qui se trouvent dans notre Règle de vie, je voudrais vous expliquer en quoi il est l'inspirateur de la forme de vie qui est la nôtre.

C'est après l'Edit de Milan en 313 par lequel l'empereur Constantin mettait fin aux persécutions qui s'étaient déroulées pendant les trois premiers siècles de notre ère, que l'Église va trouver une période de paix durant laquelle elle pourra se développer de fa­çon libre. Jusque-là, le chrétien par excellence était le martyr, celui qui donnait sa vie pour le Christ ou plus exactement celui qui se laissait identifier au Christ, par l'Esprit saint jusque dans l'extrême identification, celle de la mort, la mort du martyr étant non seule­ment une reproduction de la mort du Christ sur la croix mais étant très exactement, dans la spiritualité chrétienne, la mort même du Christ sur la croix, re­nouvelée, multipliée, à travers ses disciples qui sont d'autres Lui-même. Le martyr était donc le chrétien par excellence, celui qui, jusqu'au bout, s'était identi­fié au Christ.

Avec la fin des persécutions, les martyrs n'ont pas disparu, mais leur nombre a fortement diminué et les chrétiens ont cherché à vivre, en temps de paix, l'idéal qui était celui du martyre, et qui est à l'origine de la vie monastique. La vie monastique cherche à reproduire l'identification au Christ telle que les mar­tyrs l'avaient vécue par la persécution des hommes. Monastique vient de moine, en grec monos, qui veut dire "un" ou "seul". le moine est donc celui qui va réaliser d'une certaine manière cet idéal de solitude et d'unité. Les moines vont chercher à ne faire qu'un avec le Christ, à être tout entiers consacrés à Dieu seul, et ceci de différentes manières. A l'aurore du quatrième siècle, les premiers moines ont réalisé de façon abrupte, matérielle, ce mot monos, en vivant tout seuls dans le désert. Progressivement ils ont compris que vivre en communauté pouvait une autre manière de chercher ce Dieu unique et de s'identifier au Christ, et en même temps, de revivre d'une certaine manière le martyre. Les tout premiers moines, seuls dans le désert, vivaient un ascétisme terrible pour leur corps, un martyre perpétuel. Peu à peu, ils ont com­pris que dans le martyre l'important n'était pas la souf­france mais l'identification au Christ, cette unité avec le Christ, et ils se sont mis en communauté pour vivre dans la charité fraternelle cette identification au Christ venu parmi nous apporter l'amour.

Saint Augustin, lui, a une conception tout à fait particulière de cette vie monastique. Pour lui, c'est dans la communion de la communauté chrétienne que le moine va, de façon tout à fait particulière, ren­contrer Dieu. Au lieu de partir dans la solitude, c'est au contraire dans la vie avec ses frères, non seulement avec ses frères moines mais avec toute la commu­nauté chrétienne, que le moine va rencontrer Dieu. Voici ce que dit saint Augustin aux moines à qui il écrit sa Règle : "Telle est la raison pour laquelle vous vous êtes rassemblés en un même lieu : vivez unanimes, en votre maison, n'ayez qu'une seule âme et un seul cœur tourné vers Dieu." Or ceci pourrait encore s'appliquer à des moines vivant à l'écart du monde en commu­nauté monastique, mais il va préciser comment, dès l'origine de l'Église, c'est l'unité qui vient du cœur de Dieu qui a rassemblé les chrétiens en un seul corps. Car toute l'idée de saint Augustin est la suivante : l'unique, le monos, le moine par excellence, c'est Dieu, Dieu qui est unique et qui cependant, étant Tri­nité, est unique dans une communion unique, une communion d'amour. Le Père, le Fils et l'Esprit ne font qu'un seul Dieu, mais un seul Dieu dans la com­munion de trois personnes, dans l'amour partagé de trois personnes.

"Si grande est l'immensité d'amour qui unit les personnes divines, si grande entre eux la paix de l'unité, que chacun est Dieu et qu'ensemble ils sont Dieu." Et c'est cela que l'Église va réaliser entre nous. Les hommes vont être unis par cette même commu­nion d'amour qui unit le Père, le Fils et l'Esprit. Et cela se réalise dès les origines de l'Église, en particu­lier de l'Église de Jérusalem.

"Les âmes de ces hommes innombrables em­brasés par le feu de l'amour de Dieu devinrent une seule âme. Ils étaient des milliers, ils se sont aimés, et leurs âmes nombreuses en sont devenues une seule, ils ont aimé Dieu dans le feu de son Amour, et de leur multitude, ils sont venus à la splendeur de l'unité."

Telle est la vocation chrétienne. Et, au cœur de cette communauté chrétienne, le moine est celui qui va s'efforcer de réaliser de façon immédiate, to­tale, cette unité dans la charité fraternelle, cette consécration au Dieu unique dans l'amour fraternel, pour être, au cœur de cette communauté, comme le ferment de cette charité et de cette unité. Voilà ce que dit encore saint Augustin à ses moines : "Ton âme ne t'appartient pas en propre,  elle est à tous tes frères. Et les âmes de tes frères sont à toi, ou plutôt leurs âmes et la tienne ne sont pas plusieurs mais une seule âme, l'âme unique du Christ."

Et ceci va se réaliser de façon centrale et dé­cisive dans l'eucharistie, justement l'eucharistie que nous sommes en train de célébrer. Pour saint Augus­tin, les moines sont tout à la fois au cœur de la com­munauté chrétienne le ferment de cette unité et les ministres de cette unité par la célébration des sacre­ments et, en tout premier lieu, de l'eucharistie car nous dit saint Augustin : "C'est le mystère de ce que nous sommes qui est placé devant nous, sur la table du Seigneur. C'est notre propre mystère que nous recevons, car de cet unique pain que nous parta­geons, nous devenons un unique corps. Nous deve­nons véritablement membres les uns des autres parce que nous nous nourrissons ensemble de l'unique corps du Christ." Il ne fait d'ailleurs que reprendre ici la pensée même de saint Paul : "Puisqu'il n'y a qu'un seul pain, nous ne formons qu'un seul corps, si nom­breux que nous soyons."

Selon saint Augustin, le moine est le minis­tre, celui qui a reçu la mission de l'unité au cœur de la communauté chrétienne. Et il doit vivre, d'abord avec ses frères moines, dans cette charité visible, tangible, pour que la communauté chrétienne, vienne elle-même à cette unité, à travers cet appel que les moines doivent manifester en son sein. Cette unité des cœurs, cette unité des âmes, cette unité des esprits et des volontés, cette unité est l'ébauche du Royaume car elle fait que nous ne sommes plus simplement juxta­posés, à côté les uns des autres, mais véritablement membres les uns des autres.

Voilà pourquoi nous voulons appeler saint Augustin "notre bienheureux Père" car nous n'avons pas d'autre idéal, au milieu de votre communauté, au milieu de cette communauté paroissiale qui est la vôtre et la nôtre, nous n'avons pas d'autre idéal que d'être les ministres de l'unité, les moyens que Dieu utilise pour vous montrer et vous donner dans ses sacrements le secret de cette unité qui vient de son cœur, qui vient de son propre amour, qui jaillissant du cœur du Père, du Fils et de l'Esprit, vient dans le cœur de chacun d'entre nous pour que nous soyons un comme le Père et le Fils sont un.

 

AMEN