DE LA SAGESSE ANTIQUE À LA RENCONTRE DE DIEU

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Mondorf-les-bains : Saint Augustin

 

S

 

aint Augustin représente vraiment une étape extrêmement profonde et décisive dans la pen­sée chrétienne de notre Occident. Il est celui qui, pour la première fois, avec une profondeur de vue et une ampleur considérable a pu situer tout l'acquis de la connaissance et des sciences de l'Antiquité dans une perspective chrétienne. Saint Augustin est une sorte d'encyclopédiste pour tout le Moyen Age. Tout ce que les penseurs médiévaux écriront a été prati­quement puisé à 90% dans leur fréquentation des œu­vres d'Augustin. Il n'y a pas si longtemps un cher­cheur contemporain a montré comment saint Augustin avait su assimiler tout l'héritage antique, dans les sciences les plus diverses, depuis le calcul, l'harmonie musicale, en passant par la grammaire, la rhétorique jusqu'à la philosophie et la métaphysique, et comment toute son œuvre était le point de référence pour com­prendre toute la sagesse des anciens qui s'était, pour ainsi dire, à partir de lui et en lui, décantée et offerte à la pensée chrétienne qui allait suivre.

C'est pour cela que saint Augustin est un grand génie. Il révèle par là cette attitude profonde qui était la sienne qui n'était pas de constituer la théologie comme une contre-science, pas plus qu'à cette épo­que-là l'Église n'avait la prétention de se dresser comme une contre-société par rapport au monde païen, mais au contraire il avait cette intelligence extraordinaire qui lui faisait découvrir dans la sagesse des hommes une nouvelle profondeur, grâce à la lu­mière de la révélation. Ceci est extrêmement beau et grand, mais je ne crois pas que ce soit le plus impor­tant, car ce qui me frappe beaucoup chez saint Au­gustin c'est ceci : la manière même dont il a su trouver le rapport entre la philosophie et la théologie, entre la science humaine à la recherche ces grandes questions (Qu'est-ce que l'homme ? Qu'est-ce que Dieu ? Qu'est-ce que le monde ? Que signifie exister ici-bas, dans cette condition ?) et d'autre part la révélation de Dieu telle qu'elle nous est donnée dans la tradition judéo-chrétienne et dans la Bible. Augustin s'est trouvé au cœur de cette préoccupation. Il a été le pre­mier à poser la question du rapport entre notre vie humaine telle qu'elle apparaît à nos yeux et le sens profond, divin de notre existence telle que Dieu lui-même nous l'a révélé.

Je crois que là-dessus saint Augustin a ap­porté une réponse décisive parce que lui-même, avant sa conversion, avait extrêmement préoccupé de pro­blèmes religieux. Avant sa conversion, on le présente souvent, et d'ailleurs c'est un peu lui qui a influencé ce portrait, comme une espèce de petit noceur, de petit jouisseur qui essayait de tirer le meilleur parti et le meilleur profit de la vie. En réalité, si on lit de près les "Confessions", on s'aperçoit que cette vie un peu fa­cile, qui n'était d'ailleurs pas si scandaleuse que cela à l'époque, recouvrait une inquiétude extrêmement pro­fonde. Déjà au plan naturel, Augustin était un esprit religieux, et en fait, toute sa quête, toutes ses inquié­tudes, toute son angoisse étaient déjà d'ordre reli­gieux. Et c'est précisément parce qu'il avait ce sens très fort d'une quête religieuse du sens de son exis­tence qu'il s'est précipité à corps perdu dans n'importe quoi. Le moment le plus fort a été représenté par son passage dans l'hérésie manichéenne. Mais, en même temps qu'il faisait cette recherche Augustin sentait qu'il y avait un rapport profond entre la vérité que les philosophes avaient apportée, cette méditation de l'être des choses, de l'être de l'homme et de l'être de Dieu, et d'autre part la quête religieuse. Seulement à cette époque-là, rien ne pouvait vraiment le satisfaire. Tout ce qu'il a rencontré comme textes les plus presti­gieux de l'Antiquité au point de vue religieux, ce sont les textes de Plotin et quelques extraits de Platon qui montraient bien, qu'effectivement il y avait dans l'homme une inquiétude religieuse, mais aussitôt cette inquiétude était dissoute dans tout un savoir, toute une analyse de dialectique par degrés : on montait de de­gré en degré jusqu'à un Etre suprême qui s'appelait "l'un" dans la philosophie néo-platonicienne.

Je crois que ce qui a bouleversé Augustin c'est de comprendre un jour, et cela c'était vraiment pure grâce, que Celui qu'il avait cherché et qu'il avait déjà revêtu de pas mal de concepts ou d'idées de l'ins­piration de Platon, en réalité, c'était quelqu'un. Je crois qu'il y a eu là, chez Augustin, (car cet homme était capable de comprendre ce que voulait dire aimer quelqu'un et en être aimé, parce qu'il avait ce sens extrêmement profond de ce que signifie la vérité même de la relation personnelle), ce moment où il a compris ce que c'était que la foi. Il a compris que ce qu'il avait cherché ne se donnerait jamais à lui exac­tement, en toute sa profondeur et en son ultime vérité, simplement à travers un raisonnement humain. Il a compris que ce qu'il cherchait c'était quelqu'un qui était venu au-devant de lui et avec lequel le rapport ne pouvait être que de foi, une sorte d'abandon incondi­tionnel à Celui-là qui avait fait le premier pas et qui est venu le chercher.

Dès lors, le mot de sagesse qu'Augustin em­ployait de façon tout humaine, a radicalement changé de sens. Dans la première partie de sa vie, sagesse signifie chez Augustin toutes les capacités de l'intelli­gence, du raisonnement humain, toutes les ressources de la science humaine pour gravir péniblement, degré par degré, jusqu'à une expérience qu'il croyait déci­sive et définitive. Tout à coup, pour Augustin, la sa­gesse est devenue davantage la vie, mais la vie qui était quelqu'un, qui était la personne même du Christ. A ce moment-là, toute sa conception même de la reli­gion a été changée, toute sa conception de sa propre vie a été bouleversée. On comprend que, plus tard, devant l'hérésie de Pélage (qui pensait que la partici­pation de l'homme à son salut conditionnait l'effica­cité de la grâce et de l'activité de Dieu en nous) on comprend qu'Augustin ait réagi en disant : Mais si vraiment ce que le Christ est venu nous apporter c'est simplement de nous dire de faire des efforts pour qu'ensuite Lui puisse agir, alors c'est l'inverse même de tout ce qui m'a été donné dans ma propre conver­sion.

C'est ainsi que saint Augustin est devenu "le docteur de la grâce". Mais contrairement à ce qu'une tradition postérieure en a fait, il n'est pas devenu un docteur de la grâce contre la nature. Il est devenu un docteur de la grâce parce qu'il comprenait que toute amitié ou tout amour ne pouvait être que grâce. Alors nous le prierons pour nous-mêmes qui, sur ce sujet-là, n'avons peut-être pas toujours les idées très claires. Mais nous le prierons surtout pour tous les hommes d'aujourd'hui dont beaucoup ont de très grandes et de très graves inquiétudes religieuses et qui, la plupart du temps, assimilent la religion à une connaissance, une "gnose" ou même à un effort que l'on ferait par soi-même pour perfectionner son personnage spirituel ou intellectuel. Que ces gens fassent l'expérience d'Au­gustin, qui est l'expérience de la grâce : un Dieu qui se donne en personne, simplement parce qu'Il veut se donner, parce qu'Il veut nous aimer, et qu'Il veut que nous soyons totalement ses amis et ses bien-aimés.

 

AMEN