UN AMOUR ÉPERDU
1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Liessies : Saint Augustin
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ous les textes que nous venons de lire en cette fête de saint Augustin, nous parlent de l'amour : "Dieu est amour !" Si Dieu nous a tellement aimés, nous devons nous aimer les uns les autres, "Aimez-vous comme je vous ai aimé. Demeurez dans mon amour". Aussi bien, saint Augustin est-il plus particulièrement le docteur de l'amour, celui qui nous a enseigné, d'une manière incomparable, que Dieu est amour et que, seul compte l'amour.
Alors nous pouvons être surpris, et quelquefois même être choqués, par certains traits de l'histoire de saint Augustin, voire de ses écrits, par la violence avec laquelle il a lutté impitoyablement contre des hérétiques, comme le moine Pélage qui prétendait que le salut de l'homme était le fruit de ses efforts, de sa volonté et non pas de la pure grâce de Dieu. Nous pouvons être choqués par la façon dont saint Augustin concevait que l'immense majorité de l'humanité était, comme il le dit, "une masse de perdition vouée à l'enfer". Nous pouvons être surpris par tous ces traits de sa personnalité ou de sa doctrine qui nous semblent en contradiction avec ce primat de l'amour, avec la manière dont saint Augustin n'a cessé de tout ramener à l'amour.
Ce malaise, cette contradiction apparente à nos yeux nous invitent à creuser davantage ce que nous mettons sous ce mot d'amour et ce qu'y met saint Augustin. Il s'agit, bien entendu, du même amour, mais peut-être que la manière d'aborder cet amour n'est pas la même Je ne veux pas justifier toutes les pratiques de saint Augustin ni toutes les manières dont il s'est conduit comme en tout homme. Il y avait en lui du péché, de l'imperfection et ce qu'il peut y avoir d'impitoyable comme violence parfois n'est pas nécessairement à canoniser parce que saint Augustin est un saint de l'Église, mais je voudrais essayer de comprendre, avec vous, comment il est possible que coexistent ainsi chez saint Augustin cet émerveillement absolu devant l'amour et cette manière d'agir.
Pour la mentalité de la société à laquelle nous appartenons, pour notre culture moderne, quand on parle d'amour, on pense d'abord à de la bienveillance. L'amour c'est d'abord une manière d'être ouvert à tous, de ne pas vouloir faire de mal. L'amour c'est d'abord une tolérance, une certaine manière d'accepter les autres comme ils sont de les prendre tels qu'ils pensent, tels qu'ils agissent, sans vouloir leur imposer ce qui nous semble meilleur. L'amour pour nous aussi, c'est une valeur universelle. Quand on parle d'amour, on pense aussitôt à une philanthropie s'étendant à tous les hommes quels qu'ils soient, où qu'ils soient, que nous les connaissions ou non. Et cette manière d'aborder l'amour par le biais de la bienveillance, par le biais de la tolérance, par le biais de l'universalité, rend effectivement impossible, insupportable toute exclusion, toute condamnation, toute violence, toute opposition. L'amour c'est d'abord ce qui permet la concorde, ce qui permet aux gens de vivre ensemble en bonne intelligence, et de façon supportable et agréable.
Mais vous le voyez bien, et d'ailleurs il suffit de réfléchir aux réactions de notre propre cœur ou aux manières de penser de notre société, cette conception de l'amour est insuffisante. Certes les valeurs de tolérance, d'universalité, d'ouverture aux autres font, bien entendu partie de l'amour, mais mettre l'accent d'abord sur cela risque d'aboutir à une sorte de passivité, à une manière finalement bien tiède d'aimer les autres. Car cet amour universel peut se diluer dans une sorte de non-intervention, de coexistence pacifique et cela ne sera plus qu'une caricature de l'amour, tout comme certaines violences que nous pouvons reprocher à saint Augustin sont sans doute aussi des caricatures de l'amour. Mais ne croyons pas que notre conception spontanée, et que cette conception qui a cours ici et là, un peu partout, soit elle aussi exempte de caricature possible. Au contraire, les caricatures, nous n'avons qu'à ouvrir les yeux pour les voir autour de nous. Et finalement, sous couvert d'amour, et d'amour tolérant, on finit par arriver à quelque chose qui ressemble bien à une certaine indifférence, voire à une certaine juxtaposition d'individualités bien hétérogènes les unes aux autres et bien imperméables les unes aux autres.
Pour saint Augustin, l'amour ce n'est pas d'abord universel, c'est d'abord personnel. L'amour c'est d'abord une relation de personne à personne. Il n'y a d'amour que de quelqu'un. Et même si le nombre des "quelqu'un" que l'on doit aimer, doit tendre à devenir infini, à s'étendre jusqu'aux limites du monde, ce ne peut être que par une relation parfaitement concrète, individualisée, personnalisée que l'on peut parler d'amour.
Et de même, l'amour n'est pas d'abord bienveillance, l'amour n'est pas d'abord non-intervention, l'amour c'est d'abord une passion. Pour saint Augustin, aimer c'est être passionnément épris de quelqu'un. Et c'est pourquoi l'amour a chez lui d'abord une valeur de véhémence, une valeur de force, de violence qui est totalement incompatible avec cette douce bienveillance un peu paternelle et un peu distraite que risquerait de devenir notre amour universel et tolérant. Saint Augustin ne pouvait pas être tenté par la tolérance, au sens un peu péjoratif du terme. Il était fondamentalement intolérant parce qu'il aimait passionnément Dieu d'abord, et les autres ensuite. Par conséquent, peut-être parfois ne respectait-il pas suffisamment la différence de ceux qu'il aimait, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne se contentait pas, avec facilité, de les laisser là où ils en étaient, et de les tolérer tels qu'ils étaient, mais il voulait passionnément partager avec eux ce qui était sa joie, ce qui était sa passion intérieure. Pour saint Augustin, l'amour s'exprime d'abord dans deux mots majeurs, le mot désir et le mot délectation.
L'amour c'est d'abord un désir, pour saint Augustin. C'est un désir passionné qui prend le cœur dans sa racine et qui ne lui laisse pas de cesse qu'il n'ait rencontré, toujours davantage, toujours plus profondément, l'être aimé. Aimer c'est désirer passionnément connaître, approcher, découvrir, partager la vie de l'être que l'on aime. Et par conséquent, cet amour est une sorte de dynamisme puissant qui Transforme toute la vie, qui ne lui laisse plus aucune tranquillité. Quand on aime, on est sans cesse en mouvement, on est sans cesse dans l'aspiration et dans la recherche, car on ne peut pas se contenter d'une approche moyenne, floue, encore vague, mais toute découverte de l'être aimé nous appelle à une découverte plus profonde, plus intense, plus vraie. Et c'est pourquoi l'amour ne peut pas laisser de tranquillité et de paix.
Et en même temps l'amour est délectation, nous dirions plus volontiers joie, et les mots sont équivalents. Mais l'amour c'est sorte de plénitude exultante quand on rencontre celui qu'on aime, l'être que l'on aime et que, même si on est toujours en recherche pour le connaître et le découvrir davantage, on est déjà comblé, et il n'y a plus rien qui compte au monde que la présence de l'être aimé. Cette expérience absolument personnelle, cette expérience très concrète, très vécue de saint Augustin de sa rencontre face à face avec Dieu a transformé, bouleversé sa vie et il n'a eu de cesse de partager cette expérience avec les autres.
Vous comprendrez donc que toutes les fois où l'égoïsme, l'indifférence ou la tiédeur de quelqu'un s'opposaient à ce que cette personne découvre la même joie que saint Augustin, il était comme hors de lui de ne pas pouvoir aider ce frère à découvrir, comme lui-même l'avait découvert, ce Dieu infini qui est sans cesse appel et qui est en même temps infiniment comblant. Si saint Augustin a pu, à certains moments, aboutir à des excès à cause de cette véhémence, c'état, si j'ose dire, de saints excès parce que c'était la force de sa passion de Dieu qui l'entraînait à ces excès. Et malheureusement, cela risque fort peu de nous arriver car notre amour est bien quelconque, bien tiède, et nous sommes rarement soulevés du fond de nous-mêmes comme par une tempête, une vague puissante qui arracherait notre cœur à ses habitudes, à ses :quotidiennetés, pour le jeter dans cette quête infinie de la rencontre de Dieu, et aussi bien de la rencontre de nos frères, car ce n'est pas seulement Dieu qu'on doit aimer passionnément, mais chacun de ceux que nous rencontrons. Alors, cette charité un peu générale, un peu bienveillante, qui s'adresse un peu à tout le monde anonymement, cela n'a rien à voir avec l'amour tel que saint Jean nous en parle, tel que le Christ nous l'a apporté et tel que saint Augustin l'a vécu. Tant que nous n'aimons pas passionnément chacun de nos frères nous ne sommes pas encore chrétiens, nous ne sommes pas convertis, la conversion c'est de faire naître et de découvrir la naissance en nous, par la grâce de Dieu, de ce désir infini et de Dieu, et de chacun de nos frères, et nous ne devons avoir de cesse que ce désir nous ait transporté et nous ait complètement bouleversé et transformé.
C'est cela qui est si grand à travers les paroles que saint Augustin adresse à Dieu ou nous adresse, à travers les siècles. Voici simplement deux brefs passages des Confessions de saint Augustin : "Seigneur, entends mon âme crier des profondeurs, car si Tu n'es pas là, même dans les profondeurs, à l'écoute, à qui irions-nous, vers qui crierons-nous ? O Vérité, lumière de mon cœur, ne laisse pas les ténèbres me parler. Je me suis englouti dans les choses d'en bas, et je suis devenu obscurité mais de là-bas, même de là-bas, je T'ai profondément aimée. Je me suis égaré, mais je me suis souvenu de Toi. J'ai entendu Ta voix derrière moi, me disant de revenir et maintenant, voici que je reviens tout brûlant, haletant vers Ta source. Que nul ne m'en éloigne ! Que j'y boive et que s'y trouve la vie ! O éternelle Vérité ! véritable charité ! C'est Toi qui es mon Dieu, après Toi que je soupire jour et nuit ! Quand, pour la première fois je T'ai connu, Tu m'as soulevé pour me faire voir. Tu as frappé sans cesse la faiblesse de mon regard par la violence de tes rayons sur moi, et j'ai tremblé d'amour et d'horreur, et j'ai découvert que j'étais loin de Toi, dans la région de la dissemblance, comme si j'entendais Ta voix me dire des hauteurs : Je suis l'aliment des grands ! Grandis et tu me mangeras, et tu ne me changeras pas en toi comme l'aliment de ta chair, mais c'est toi qui sera changé en Moi. Et j'ai dit : Est-ce donc que la Vérité n'est rien pour n'être répandue ni dans le fini, ni dans l'infini des espaces du lieu ? Mais Tu as crié de loin : Mais si, Je suis Moi, Celui qui suis ! Et j'ai entendu comme on entend dans le cœur, et il n'y avait pas absolument pas à douter. J'aurais plus facilement douté de ma vie que de l'existence de ta Vérité."
Que cette expérience que nous faisons aussi, peut-être avec moins de profondeur, mais réellement comme saint Augustin, que cette expérience de la présence de Dieu aille si profond dans notre cœur qu'elle bouleverse notre vie comme elle a bouleversé la sienne.
AMEN
