DÉVORÉ PAR LA PASSION DE DIEU
1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Bar-sur-Aube : Saint Augustin
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e saint dont nous célébrons la fête aujourd'hui est un des homme si les plus remarquables et les plus grands de l'humanité. Avec les génies que sont Shakespeare, Dante ou Bach, saint Augustin fait partie de ceux qui ont marqué, non seulement leur temps, mais l'histoire de l'humanité dans son ensemble, dans sa totalité. Saint Augustin a été tout ce que vous voulez sauf un être médiocre. Je pense qu'il est important que nous réfléchissions à la place de cette grandeur humaine dans la vocation chrétienne, car à la différence de Dante ou de Shakespeare, saint Augustin, en plus, a été un saint. C'est donc que le génie n'est pas contradictoire avec le Royaume de Dieu. Il n'est pas nécessaire d'être peu de chose, d'être petit pour entrer dans le Royaume de Dieu, tout au moins il y a une certaine grandeur qui est compatible avec l'entrée dans le Royaume des cieux.
Saint Augustin a été un génie, d'abord au plan humain, par son intelligence, mais plus encore par la violence, la puissance et la force de ses passions, de son désir, de son cœur. Et c'est là, je crois, que la véritable grandeur humaine s'ouvre à quelque chose qui peut la dépasser. En disant que saint Augustin a été un génie et que son génie a été compatible avec l'évangile, je ne veux pas dire que ceux qui manquent de génie, comme vous et moi, ne parviendront pas à entrer dans le Royaume de Dieu. Mais ce qui n'est pas compatible avec l'entrée dans le Royaume de Dieu, c'est la médiocrité voulue, c'est la complaisance dans ce qui est mesquin, dans ce qui est petit, dans ce qui est restreint. Et pour cela, pour ne pas se complaire dans ce qui est petit et ce qui est mesquin il faut avoir dans le cœur, non pas le génie de saint Augustin, mais comme lui la force et la violence du désir. A ce niveau-là, la médiocrité est incompatible avec l'évangile, avec le Royaume de Dieu. Une personne qui, volontairement restreint son cœur, fût-ce sous prétexte de vertu, sous prétexte de ce qu'on appelle quelquefois la bonté ou la modestie, quiconque sous ce prétexte enfermerait son cœur, le restreindrait, le rapetisserait, ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu. Car il n'y a qu'une seule porte pour le Royaume de Dieu, dit saint Jean, un autre génie de l'humanité et encore un autre saint, c'est d'être vaincu par l'amour de Dieu.
Saint Augustin a aimé passionnément. Il a aimé toutes sortes de choses. Il a aimé le pouvoir, il était ambitieux. Il a aimé la connaissance. Il était extrêmement imbu des sciences et des connaissances humaines qu'il pouvait accumuler. Il voulait arriver à tout savoir. Passionné, saint Augustin l'a été aussi, dans son cœur, et vous savez que sa vie n'a pas toujours été moralement exemplaire, qu'il y a eu dans sa vie une conversion, donc une nécessité d'être converti, par conséquent un péché. Saint Augustin a péché. Mais il a péché avec la puissance d'un grand désir, d'une grande passion. Et c'est pour cela que Dieu a pu briser son péché, a pu vaincre son cœur et en quelque sorte faire irruption dans sa vie. On ne peut faire irruption dans la vie de quelqu'un que si cette personne oppose à cette irruption une certaine force, une certaine puissance. Si l'on est médiocre, si l'on peut être retourné à tous les vents, il n'y aura pas de possibilité que Dieu fasse irruption en nous. Il suffirait qu'Il souffle sur nous pour que nous allions dans le sens où Il le voudrait. Et à ce moment-là nous ne connaîtrions pas la vérité de l'amour de Dieu.
Hier soir nous lisions un passage dans lequel saint Augustin s'adressant à Dieu dit : "Qu'est-ce donc que ton amour ? Qu'est-ce donc que ton amour pour moi, pour qu'il soit si important à tes yeux que je t'aime ?" Voilà une des découvertes que saint Augustin a faites dans sa vie. Il savait ce qu'était qu'aimer passionnément, avec une soif dévorante et il s'est rendu compte, tout à coup, que Dieu l'aimait infiniment plus encore que le mot d'amour n'avait de sens dans sa propre expérience humaine. Il a été en quelque sorte bouleversé, ébloui, anéanti par cette découverte qui a transpercé sa vie définitivement. Mais s'il n'avait pas su ce que c'était qu'aimer, comment aurait-il pu comprendre ce que voulait dire l'amour de Dieu pour lui ?
C'est pourquoi frères et sœurs, il faut que nous soyons, non pas des êtres médiocres, non pas des êtres de demi-mesure, mais des êtres passionnés. Passionnés par un immense désir. Et si, au départ ce désir n'est pas exactement le désir du Royaume de Dieu, je dirais, tant pis. Il vaut mieux que ce désir soit véhément pour que Dieu puisse façonner avec notre cœur quelque chose de grand, parce qu'il faut que l'amour de Dieu puisse pénétrer notre vie en son tréfonds. Pour cela il faut que notre vie lui offre l'espace nécessaire pour que cet amour de Dieu puisse nous envahir. Il faut donc que nous soyons des êtres passionnés de désir, passionnés d'absolu, passionnés d'une soif inextinguible de joie, de bonheur, de vie. Et c'est à ce prix-là, que Dieu moyennant de grandes souffrances, car la conversion de saint Augustin n'a pas été facile et sa vie ensuite n'a pas été non plus toute simple. Mais moyennant ce retournement, nous pourrons à ce moment-là, entrer vraiment dans la science de l'amour de Dieu qui est la seule science véritable.
Je reprendrai ce mot de saint Augustin dans un de ses sermons : "Donne-moi quelqu'un qui a faim, donne-moi quelqu'un qui aime, solitaire dans le désert de ce monde, donne-moi quelqu'un qui a soif de la vraie vie, et il comprendra ce que je dis."
AMEN