LES DEUX CITÉS

1 Jn 4,7-16; Jn 15,9-17;
Saint Augustin - (28 août 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

eux amours ont fait deux cités. L'amour de Dieu jusqu'à l'oubli de soi a fait la cité de Dieu, l'amour de soi jusqu'à l'oubli de Dieu a fait la cité de la terre". Celui qui écrit cela vers les années 410-415, c'est l'homme que nous fêtons aujourd'hui : saint Augustin. Quand il écrit cela, il sait de quoi il parle, car lorsqu'il parle de la cité de la terre, il sait très bien qu'il en a été l'une des figures les plus brillantes de l'époque. En effet, saint Augustin (je prends souvent cette comparaison), était un peu à l'empereur de l'époque ce que Jacques Attali a été à François Mitterrand, c'est-à-dire une sorte de conseiller rhéteur, rhéteur de cour, homme de parole, homme de discours, et on ne doit pas minimiser l'influence politique de ce genre de personnage. C'est un peu le type de cerveau qui émet des idées, suggère des choses par les discours qui à cette époque-là se tenaient à la cour de Milan. Saint Augustin a pu ainsi mesurer ce qu'était le pouvoir des hommes, cet amour de soi qui peut aller jusqu'à l'oubli des valeurs fondamentales et à l'oubli de Dieu.

Mais en même temps, cet homme-là c'est le plus grand évêque de son époque. Un homme qui s'est converti à l'âge de trente-trois ou trente-quatre ans, après un long itinéraire pendant lequel il a beaucoup hésité, beaucoup cherché, et notamment chez un certain nombre de sectes dont la plus célèbre est celle des manichéens qu'il avait déjà commencé à fréquenter à Carthage, puis à Rome où la secte était assez importante. Il s'en est finalement détaché lorsqu'il est devenu rhéteur de la cour à Milan.

A travers cette conversion, il avait saisi tout à coup ce que pouvait vouloir dire l'amour de Dieu jusqu'à l'oubli de soi. C'est le fameux récit de sa conversion. Il est dans un jardin en train de lire en même temps l'épître aux Romains et sans doute la vie du moine saint Antoine, qui commençait à être une sorte de prix Goncourt de l'époque. Par la confrontation de ces deux livres, il s'est rendu compte de l'espèce de vanité qu'il y avait à la fois dans la course aux honneurs, et dans une certaine course au bien-être. C'est à ce moment-là qu'il décide d'appartenir à Dieu, de se consacrer lui-même à la vie monastique dont il a une fort grande idée, incluant aussi bien un itinéraire mystique de prière, un certain itinéraire d'ascèse, aussi immédiatement une dimension de vie commune puisqu'il part sur les lacs italiens au Nord de l'Italie pour des raisons de santé mais avec ses amis pour vivre en communauté, même avec "maman" dont on a parlé hier, et aussi une dimension de vie intellectuelle extrêmement forte. C'est là où se noue le nouveau personnage d'Augustin, celui qui va aimer Dieu tellement qu'il acceptera aussi d'être un membre actif dans la cité de Dieu, c'est-à-dire pour l'Église qu'il dirigera à Hippone, comme évêque lorsqu'il rentrera en Afrique du Nord.

Saint Augustin est et restera le saint qui sera considéré comme le plus moderne parce que c'est l'homme qui a façonné définitivement la figure de l'homme occidental. Chez les romains, l'homme occidental était orienté vers le souci de soi, le souci de l'excellence, c'était l'idéal aristocratique au sens de cultiver par soi-même, par ses propres forces, par les ressources de sa naissance, les capacités que l'on avait de se poser dans une société et de se manifester comme une figure fondamentale et utile à cette société. Saint Augustin à travers sa conversion a déjoué le piège. Où va cet amour de soi ? Effectivement, il peut aller jusqu'à l'oubli de Dieu. Le jour où il a découvert que l'amour de Dieu pouvait aller jusqu'à l'oubli de soi, il faut bien comprendre la formule : ce n'est pas une sorte de mépris de soi-même, mais c'était que toutes ces énergies, toute cette force intérieure et tout ce dynamisme de l'âme et de la vie humaine que chacun d'entre nous porte en soi, pouvait devenir tellement fort sous l'impulsion de la grâce de Dieu, qu'il était totalement tourné vers Dieu.

C'est le grand idéal de la vie chrétienne. Ce n'est pas un oubli de soi au sens d'une sorte de destruction de soi, mais c'est le fait que toutes les ressources intérieures, spirituelles, humaines, physiques que nous portons peuvent être sous la mouvance de la grâce de Dieu des moyens de bâtir une cité nouvelle, la cité de l'espoir, la cité de l'amour, la cité de Dieu, celle où Dieu nous rassemblera tous en lui.

 

AMEN