LA SAINTETÉ ET LA PATIENCE D'UNE MÈRE

Nb 12, 1-3 ; Mt 23, 23-32
Ste Monique - (27 août 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Ostie : voie romaine vers le port 

I

l arrive dans la vie des saints qu'ils soient présentés selon certaines petites simplifications historiques pour la seule raison d'être édifiantes. C'est sans doute ce qui est arrivé en ce qui concerne Monique. En effet, le cliché que nous retenons habituellement, c'est que le fils Augustin était un fils indigne, un jeune parvenu de la culture qui sortait du fond de son Afrique et avait envie de ruer dans les brancards et de se faire une place au soleil à travers tous les moyens qu'il fallait prendre "pour arriver", pour devenir finalement maître de rhétorique à la cour impériale de Milan. De l'autre côté, on imagine aisément cette pauvre mère, Monique, passionnée d'un amour extraordinaire pour son enfant, mais sans doute aussi un amour un peu possessif, et qui se sent de plus en plus reléguée, abandonnée par lui.

       Saint Augustin lui-même aura tellement de remords vis-à-vis de cette situation qu'il en parlera dans des termes absolument émouvants, se culpabilisant à l'extrême à propos des relations qu'il avait avec sa mère. Pour tant les auteurs modernes qui se sont penchés sur le texte des "Confessions" n'ont pas manqué de remarquer que l'attitude d'Augustin vis-à-vis de sa mère est très ambiguë. A certains moments, comme je viens de vous le dire, il en parle avec des larmes dans la voix, et ce n'est pas trop de le dire. A d'autres moments, au contraire, on sent qu'il a dû y avoir des moments tellement difficiles et tellement tendus qu'ils se détestaient cordialement. C'est ainsi que lorsqu'il avait fini ses études à Carthage, il ne voyait pas d'autre solution pour fuir la présence un peu envahissante de sa mère, que de prendre le bateau à son insu et de s'embarquer pour Rome. A ce moment-là, d'ailleurs, curieusement, les psychanalystes n'ont pas manqué de le remarquer, c'est le seul cas où il fait allusion au poète profane Virgile et il cite curieusement ce passage dans lequel Enée quitte son amante Didon, ce qui laisse envisager qu'Augustin avait vraiment besoin de se séparer de sa mère parce qu'il trouvait son affection trop pesante et trop étouffante.

       Cependant ce qui est grand, et je crois que c'est cela la raison ultime pour laquelle nous fêtons sainte Monique aujourd'hui, c'est que, à travers toutes ces misères humaines et tout ce côté parfois caricatural de cet amour maternel de Monique qui était une femme de poigne et qui avait des idées pour son fils, c'est que, au moment même où Augustin s'est converti, elle qui pourtant était chrétienne depuis longtemps, s'est convertie a nouveau. La grandeur de Monique, c'est que sa vie a été une conversion continuelle. Elle était déçue quand elle voyait le jeune Augustin prendre le chemin qu'elle ne pensait pas être le bon, mais elle l'a supporté. Elle a pleuré pour son fils. Et ensuite, quand elle a vu son fils se convertir, elle a su se réjouir de son itinéraire spirituel. Elle a même su avoir cette sorte d'humilité, de délicatesse extraordinaire qui faisait qu'elle a su apprendre à redécouvrir dans toute sa fraîcheur et toute sa profondeur, à l'école de son fils, les mystères de la foi. Et je pense que Dieu a vu cela d'un très bon œil puisqu'il a voulu, précisément qu'entre la mère et le fils, il y ait cette connivence spirituelle profonde, au moment même de sa mort. Eux qui avaient connu des moments si tendus et si difficiles au cours de la jeunesse d'Augustin, voici qu'après la conversion, la première grande grâce mystique qui a été donnée à Augustin, lui a été donnée en même temps qu'à sa mère. C'est au moment où, quittant l'Italie après avoir renoncé à son poste de professeur de rhétorique, Augustin songeait à fonder un monastère en Afrique. Il revenait avec ses amis et sa mère. Avant la traversée il reprenait des forces à Ostie et c'est lui-même qui nous rapporte cet épisode extraordinaire, qui est le signe même de la sainteté à l'intérieur même de cet amour.

       AMEN