LA FORCE DE LA COMMUNION DES SAINTS

Jr 6, 16-21 ; Lc 7, 11-17
Ste Monique - (27 août 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

A

u fond, je trouve assez sympathique que l'Église célèbre et associe dans la sainteté, un jour après l'autre deux figures, finalement aussi opposées que saint Monique, et son fils Augus­tin. Je crois qu'il faut réaliser le côté le côté un peu caricatural de la famille d'Augustin. Le père, Patricius, je dirais caricatural si c'est anachronique, du colon pied noir qui a fait fortune, qui a réussi, et qui a tout investi sur son fils pour que sur la place publique à Thagaste, soit reconnu, pour que ce soit un homme !

De l'autre côté, la mère, aussi un peu le côté caricatural de la femme pied noir, mon fils, c'est tout, et je fais tout pour lui. Je fais n'importe quoi, je le poursuis, et s'il part dans la grande ville pour faire des études, où il risque de se perdre avec d'autres filles, je fais des gaffes, j'interviens partout, je l'empêche de se marier, parce qu'on ne sait jamais, si c'était une mé­salliance, qui ficherait en l'air tout le projet du mari, Patricius. Et enfin, le jeune Augustin, là aussi la cari­cature de l'arriviste, celui qui a compris que dans cet empire romain finissant, il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, c'était de jouer des coudes et de faire sa place au soleil, quitte à marcher sur les pieds des au­tres. Mais, quand même en cultivant cela on arrive à tout. Et saint Augustin, quand on le regarde, qu'on écrit sa vie, on voit très très bien que tous ces élé­ments-là qui sont expliqués avec une pudeur extraor­dinaire, parce que tout cela est raconté à Dieu et au public, donc il faut de la mesure, et il a donc étudié une certaine rhétorique pour châtier son style et pou­voir raconter des histoires un peu crues sous des de­hors extrêmement polis et corrects... Mais en atten­dant, il est bien cru, ce milieu de saint Augustin. Au fond, c'est le côté batailleur, travailleur, mais en même temps jouisseur de cette société chrétienne de la fin du quatrième siècle.

Or, dans ce contexte-là, sur les trois, il n'y en a que deux qui ont la foi, c'est la mère Sainte Moni­que, et Augustin. Elle avait fait ce qu'on pourrait ap­peler aujourd'hui un mariage mixte. Elle avait épousé un homme qui n'était pas chrétien : Patricius est mort païen. La foi de Monique est tout son univers. Per­sonnellement, c'est cela que je trouve assez intéres­sant, c'est qu'effectivement, elle a une fois de bigote. Elle ne fait absolument pas la distinction entre par exemple la prière pour les morts, et les sacrifices de libation, du vin qu'on versait sur des sarcophages ou sur des tombeaux, qui était une vieille coutume de la Numidie, que Monique pratiquait encore.

Si bien que quand elle voudra le faire à Milan, il y avait saint Ambroise qui était un évêque extrê­mement conscient de son autorité, il lui interdira de continuer à faire ces pratiques, en disant simplement que cela ne se faisait pas à Milan. En réalité, je crois que saint Ambroise n'avait aucune envie que sainte Monique commence à introduire des pratiques pa­reilles dans sa ville, lui avait d'autres pratiques, il déterrait les morts.

Donc, voyez, elle vit sa foi de façon très ins­tinctive, et remarquez, ce n'est pas une très bonne mère, quand à 14 ans, Augustin fait une pneumonie, j'aime autant vous dire qu'à cette époque, sans les antibiotiques, on y reste, elle ne l'a pas fait baptiser. Actuellement, cela ne passerait plus au procès de ca­nonisation ! Parce que ne pas faire baptiser son fils quasi sur son lit de mort, alors qu'il va peut-être y passer, ce n'est pas un modèle de mère. D'autre part, Augustin raconte que quand elle était plus jeune, quand elle allait à la cave pour y soutirer du vin, elle s'en versait un pichet en douce, donc, on dirait qu'elle avait un petit penchant pour la bouteille !

Mais, avec tout cela, elle est profondément croyante, avec j'allais dire tout le contexte du tempé­rament méditerranéen où il y a à la fois la ferveur féminine, la fureur de croire, pas par fanatisme, et d'autre part, Augustin avec une foi plutôt style intello, en fait Augustin s'est converti parce qu'il a lu tous les grands auteurs de l'époque, lui ne faisait pas intellec­tuellement aucune démarche, il prenait la mesure de ce qu'il fallait faire ; il a quand même suivi pendant trois ou quatre ans les prédications d'Ambroise avant de demander à devenir chrétien. Donc, le jeune intel­lectuel de l'époque, très méfiant, et qui ne se laisse pas engluer par les sentiments.

Après, quand il fera ses épanchements devant Dieu, là il sera beaucoup plus affectif, mais sur le moment, je crois qu'il ne s'en laissait pas conter.

Or, et ceci est une erreur de perspective, mais, ce qui est touchant, et quand même pas si mal, finalement, c'est que Augustin reconnaît qu'il doit pas mal de choses dans sa propre conversion et dans sa foi à la présence de sa mère. Je sais, c'est ambigu, mais quand même, Augustin est conscient, alors que cela devant être assez tendu entre eux. Augustin est à Milan, il s'est trouvé une délicieuse petite concubine parce qu'à cette époque-là aussi, on attendait assez longtemps avant de trouver un parti qui corresponde à l'attente de la famille, il avait donc trouvé une nénette plutôt sympathique, il vivait avec elle, évidemment, Monique est arrivée là-dedans, il a fait une scène effroyable, et elle a envoyé Augustin au désert mais elle a gardé le fils. Là aussi, dans le procès de béatification, cela ne passerait pas. Donc, vous imaginez un peu la tension entre les deux Augustin, au moment où il se convertit, et au moment où il part en retraite, à Ostie, ils arrivent à prier ensemble,et à certain moment, saint Augustin dit qu'il y a des choses que les jeunes baptisés, ne comprennent pas, mais qu'elle les expliquait bien mieux.

Alors, pourquoi tout cela ? Parce que c'est intéressant aujourd'hui. On le sent bien dans l'Église aujourd'hui, il y a plusieurs tempéraments de croyants. Il a le tempérament très instinctif, très ex­pansif, qui tombe souvent dans une sorte de fascina­tion sentimentale de la foi, et puis, il y a ceux pour qui la foi est une vertu de l'intelligence, avec ses rigueurs, avec son sens critique, avec le goût de découvrir Dieu, mais vraiment avec le côté le plus profond et le plus exigeant de soi-même. C'est vrai que la prière de Monique a aidé à la conversion de saint Augustin et qu'en fait, ce que nous devrions voir aujourd'hui, c'est que ces différents visages de la foi sont autant de facettes de la communion des saints. Et qui sait si nous qui avons peut-être cette tendance par une foi plus élaborée, etc ... nous ne sommes pas portés par d'autres personnes qui ont une foi beaucoup plus simple, beaucoup moins élaborée, parfois même qui nous choque, qui cependant par la persévérance et la profondeur de la prière nous garde nous-mêmes dans la fidélité.

Je crois que Monique, et Augustin, par-delà la relation mère-fils, c'est un peu un vrai visage de la communion des saints, c'est l'unique Seigneur qui est chaque fois cru et vécu de façon différente. Nous de­manderons aujourd'hui, dans cette Église d'aujour­d'hui, où l'on trouve les tempéraments de croyants si variés, cela ne remet jamais en cause l'unité profonde que Dieu veut pour son Eglise, dans la foi et la cha­rité.

 

 

AMEN