DIEU RESPECTE TOUJOURS LA LIBERTÉ
Ex 5, 19-6, 1 ; Lc 7, 11-17
Ste Monique - (27 août 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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a liturgie, dans l'oraison et dans l'évangile, et aussi la Tradition nous disent que "les pleurs de Monique ont obtenu la conversion de son fils Augustin." C'est vrai et ce n'est peut-être pas aussi simple que cela. Je crois que l'on peut aimer beaucoup quelqu'un ou saint Augustin sans nécessairement adopter sa mère en tout et pour tout. Je crois que les rapports de Monique et d'Augustin sont assez complexes et qu'elle n'a pas toujours été facile à supporter par son fils. Je pense qu'elle l'a beaucoup "tanné" comme on dit, pour qu'il se tourne vers le Seigneur, et qu'il a d'autant plus résisté que la pression était plus forte et un peu indiscrète. J'ai lu quelque part "les pleurs de Monique étaient une prière silencieuse". Je crois que cette prière silencieuse faisait beaucoup de bruit et qu'Augustin a dû supporter pas mal les gémissements de sa chère maman. Je crois aussi que sainte Monique n'a pas été sans défauts et si l'on lit de près les Confessions de saint Augustin, on s'aperçoit qu'en plusieurs circonstances elle n'a pas agi d'une façon irréprochable. Saint Augustin vivait avec une concubine dont il a eu un enfant. Monique a tout fait pour qu'il n'épouse pas cette femme parce qu'elle n'était pas de condition assez avantageuse. Elle voulait pour son fils un mariage plus élevé. Vous me direz : tant mieux, le fait qu'il n'a pas épousé sa concubine a permis qu'au moment de sa conversion il devienne évêque d'Hippone et le Père de l'Église que nous connaissons. Il n'empêche que pour la concubine en question, l'affaire n'était pas sympathique et que Monique l'a très mal traitée et a obtenu qu'elle reparte en Afrique sans son enfant qu'Augustin a gardé. Ce n'était pas une manière très élégante de traiter cette pauvre fille qui est allée pleurer ses péchés, son fils et son amoureux perdu, toute seule dans les sables et les déserts d'Afrique du Nord.
Je crois que Dieu se sert de ce que nous faisons pour un bien, mais cela ne veut pas dire que tout ce que nous faisons était nécessairement d'avance voulu par Dieu et que Dieu avait chargé Monique d'être une belle-mère insupportable au point de faire disparaître la belle-fille pour que le fils puisse devenir évêque. Ce qui me semble important c'est que, incontestablement, Monique aimait son fils de tout son cœur et voulait son bien même si elle s'y est prise d'une manière peu adroite et pas tout à fait évangélique. Ceci nous apprend que l'on peut aimer sans aimer toujours bien. Et même si ensuite Dieu tire toujours un bien du mal, cela ne veut pas dire que nous aimons bien les êtres qui nous sont chers simplement parce qu'ils nous sont chers. Je crois qu'il y a une critique de notre façon d'aimer qu'il est important d'instaurer.
En réfléchissant sur le cas de Monique, il m'est apparu que même l'amour maternel qui en principe est le plus oblatif, qui normalement est celui où il y a le moins d'égoïsme que de recherche de soi, même cet amour peut être parasité par une certaine recherche de soi. Une mère peut aimer son enfant de toutes ses forces et cependant vouloir réaliser en lui un certain nombre de rêves, d'idéaux qu'elle s'est forgée, et pourquoi pas avoir la vocation à sa place. Cela s'est vu, mais en général cela ne donne pas des vocations très réussies quand c'est la maman qui l'a eue à la place de l'intéressé. On peut donc aimer sincèrement et cependant, sans s'en rendre compte, surtout pour l'amour maternel car il est tellement instinctif, jailli du profond de l'être que l'autocritique en est difficile, on peut donc aimer et inconsciemment mettre beaucoup d'égoïsme dans cet amour que ce soit l'amour maternel, l'amour d'amitié, l'amour conjugal ou l'amour filial. Toutes ces formes d'amour peuvent être parasitées et gangrenées par une grande dose de recherche de soi et d'égoïsme. Il ne faut pas considérer que parce que nous aimons tout est dit, tout est acquis et que les choses sont dans l'ordre. Il faut que nous sachions faire passer notre manière d'aimer au crible du regard de Dieu.
Dieu a une façon de nous aimer qui est très différente de cette possessivité que l'or peut relever chez un certain nombre de mamans et chez Monique en particulier. Dieu n'est pas du tout possessif. Dieu nous aime avec une infinie délicatesse, un infini respect. Et Dieu sait pourtant que si nous n'allons pas dans le sens qui est le bon, et Dieu sait mieux que n'importe quelle mère quel est pour nous le bon sens, Dieu en souffre car son cœur est plus sensible que le cœur de millions de mères. Le cœur de Dieu souffre bien plus fort encore de ce que nous nous détournons du bien pour nous tourner vers le mal, et pourtant Dieu ne fera jamais pression sur nous, Dieu n'imposera jamais sa volonté, Dieu respectera toujours notre liberté. Au point que parfois nous pouvons presque nous dire qu'Il nous laisse faire ce que nous voulons et qu'Il s'en moque. Ce n'est pas vrai. Dieu nous aime d'une façon tellement infinie qu'Il ne peut pas ne pas être très profondément atteint par le moindre de nos péchés, et Dieu sait que nos péchés ne sont pas toujours moindres, comme ceux de saint Augustin, d'ailleurs.
Alors je crois qu'un certain détachement à l'intérieur de l'amour est une chose difficile à comprendre et pourtant extrêmement importante. Quand on aime vraiment quelqu'un, on ne peut en aucune manière peser sur sa liberté. Le respect de l'Etre aimé est une des caractéristiques absolument essentielle d'un amour vrai. Respecter l'être aimé, ne vouloir à aucun prix détourner son chemin de ce que, par le jaillissement intérieur de son cœur, il veut en faire. On peut souhaiter que le chemin soit autre, on peut prier pour que le chemin soit autre, on peut demander à Dieu d'éclairer, on peut faire toutes sortes d'ascèse intérieure pour que l'être aimé aille dans le sens de son bien, mais dans un infini respect de sa liberté.
Je crois que sainte Monique qui est auprès de son fils et auprès du Père et qui connaît maintenant la manière d'aimer du cœur de Dieu ne m'en voudra pas d'avoir utilisé sa fête pour vous dire ces choses qui ne sont pas entièrement son panégyrique mais je crois qu'il est important que nous sachions vraiment remettre notre cœur, jusque dans ses plus grandes profondeurs, sous le regard de Dieu.
AMEN