APPRENDRE LA LIBERTÉ

Tb 13, 1-6 ; Lc 7, 11-17
Ste Monique - (27 août 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e profite de la célébration de la mémoire de Sainte Monique pour vous parler un peu libre­ment de ce qui constitue actuellement un assez gros problème pour l'éducation des enfants et spécia­lement des jeunes et des grands adolescents.

On peut dire que la vie et le profil psycholo­gique de Monique ressemble beaucoup à celle d'un certain nombre de mères de famille modernes. Une vie familiale et conjugale pas toujours épanouissant : la pauvre Monique avait pour mari Patricius, un par­venu qui ne se posait pas beaucoup de problèmes métaphysiques. Elle n'était pas non plus particulière­ment heureuse avec ses deux fils, elle les aimait beau­coup, mais on n'a pas l'impression que pendant leur jeunesse, ils aient eu même l'idée de le lui rendre. Elle avait eu elle-même une éducation assez dure et aus­tère. Je ne crois pas que le lot de bonheur en cette vie ait été plus grand que les mille petits malheurs aux­quels elle a dû s'affronter. Mais il est très clair, en tout cas c'est ce que l'histoire nous en a laissé, que la plus grande épreuve de Monique c'est le fait que ce fils qu'elle aimait plus que l'autre car il était brillant, un jeune homme un peu carriériste, très batailleur et très gagneur, au lieu de se faire chrétien comme elle, s'éloignait de son influence. Augustin vivait à Car­thage et revenait avec sa petite amie, ce qui le faisait vider de la maison parce que Monique n'en voulait pas. Petit à petit il a pris ses distances avec sa mère et l'a traitée de haut. La manière dont il a quitté sa mère pour partir à Rome continuer sa carrière de rhéteur est une des pages les plus déchirantes de la littérature patristique. On voit très bien qu'Augustin part délibé­rément pour se séparer de sa mère car elle est trop agaçante et trop pesante. Augustin reviendra à une situation affective plus équilibrée vis-à-vis de sa mère, mais il y a eu un moment extrêmement dur.

Cela pose le problème de la "transmission de la foi". Il est certain que Monique était pleine de bonne volonté. Elle voulait absolument transmettre à son fils la foi qu'elle-même avait connue assez jeune. Au fur et à mesure des échecs qu'elle rencontrait, elle allait se plaindre à l'évêque du lieu quand son fils prenait un autre chemin. Or il y a une loi profonde de l'éducation dont Monique n'a sans doute été au cou­rant que plus tard. C'est que dans une éducation il y a deux temps.

Il y a le temps dans lequel on transmet. C'est généralement celui que l'on considère comme le plus important de l'éducation, c'est le temps de la forma­tion. On essaie de donner à l'enfant tous les grands éléments humains, spirituels, chrétiens qui vont cons­tituer le cadre de sa vie, de sa pensée, de sa manière d'être et d'agir. C'est évidemment indispensable. C'est aussi nécessaire que l'air qu'on respire, que la nourri­ture que l'on avale tous les jours. Dès les premiers moments de notre existence nous avons besoin que tous les éléments qui constituent notre manière d'être nous soient transmis car à la différence des animaux nous n'avons pas d'instinct. Etre poli, moucher son nez, dire bonjour à la dame, etc... tout cela on a besoin de l'apprendre, mais il ne faut pas s'y tromper pendant les premières années c'est un apprentissage extrême­ment passif de la part de l'enfant. On lui dit : tu man­ges ta soupe avec ta cuillère au lieu de faire des jeux avec tes mains. On ne lui explique pas pourquoi il faut faire ainsi et s'il n'obéit pas cela se termine par une scène, mais finalement il doit se rallier à la cou­tume. Il n'a pas nécessairement compris qu'il fallait manger sa soupe avec une cuillère parce que c'était plus propre et moins écœurant pour les voisins, mais en attendant il est éduqué. Nous avons tous passé par là et nous n'en avons pas été aussi traumatisés que certains psychologues veulent bien le dire. Mais c'est une phase passive qui ressemble davantage à un dres­sage, une domestication, un apprivoisement, qui aboutira à une socialisation dans le petit monde de la famille, de l'école ou de l'univers plus large auquel il sera affronté.

Seulement il arrive toujours un moment, et cela est inévitable, où la simple transmission ne suffit pas. Il faut que l'enfant, qui est devenu un adolescent ou un jeune homme, puisse dire : désormais, ce que je pense, la manière dont je me comporte, mes attitudes, mes gestes, mes habitudes, je les refais miennes, non pas simplement parce que maman et papa me l'ont dit, mais parce que je commence à découvrir que c'est bon, que c'est utile, et qu'après tout c'est encore la meilleure manière de faire. Donc, après une phase de transmission, dans laquelle l'enfant a été plutôt ré­cepteur, plutôt passif même s'il a dû faire un certain nombre d'efforts, arrive une phase où le jeune doit accueillir tout cela dans un geste de liberté, d'acquies­cement, de jugement personnel, dans lequel il recon­naît la valeur de ce qui lui a été transmis. Il l'accueille par un jugement qui ratifie personnellement l'éduca­tion reçue. Il est évident que ce genre d'opération ne se fait pas du jour au lendemain. Saint Augustin a mené une vie très indépendante, très new-look de seize à trente trois ans.

Cela signifie que dans le processus de matu­ration, intervient un phénomène de liberté, dans le­quel les parents ne peuvent généralement plus rien. Ils versent des larmes comme sainte Monique, ils se découragent ou ils se culpabilisent à mort : Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour que mes enfants n'ail­lent plus à la messe, qu'ils s'engagent dans un parti politique qui ne me plaît pas ou qu'ils fassent la java sur le cours Mirabeau ? C'est le moment où le jeune doit entrer dans la véritable possession de sa liberté. Cela ne se fait pas sans dégâts, au détriment de la vie familiale, au détriment peut-être des jeunes eux-mêmes, mais on ne peut pas faire autrement car les autres schémas sont toujours terribles. Si apparemment tout se passe bien, s'il n'y a pas de crise, c'est qu'il n'y a pas d'épanouissement de liberté personnelle et l'on arrive à trente cinq, quarante ans pour faire une crise d'adolescence retardée beaucoup plus catastrophique. Ou bien cela provoque une dégradation de la liberté, ce qui est aussi extrêmement dangereux et lourd à supporter. On peut normalement espérer qu'à travers ces étapes de maturation où ils ont trouvé des terrains pour contrarier leurs parents et "se poser en s'opposant" ils arriveront à une stabilisation de la personnalité, à un approfondissement de l'héritage reçu et pourront redécouvrir la vérité de ce qui leur avait été proposé.

Dans ce cas-là, il n'y a pas grand-chose à faire si ce n'est de ne pas capituler, de ne pas se faire com­plice des cheminements ou des errements de leur en­fant. Il faut que les parents aient la qualité suffisante pour tenir devant la contestation du jeune. C'est un peu ce qu'a fait sainte Monique. Elle n'a pas capitulé. Elle a pleuré toutes les larmes de son corps sur son pauvre fils qui menait une vie déréglée mais elle a continué à croire, à prier pour lui, à le porter dans sa souffrance et dans son cœur déchiré et brûlé par cette épreuve. Mais, de toute façon, on ne peut pas devenir libre à la place de quelqu'un. Et c'est le drame profond de toute éducation. A un moment donné, on est obligé de dire : il faut que ce soit la liberté même qui soit en oeuvre et qui se réalise. La seule chose efficace je crois c'est que la communion des saints, cette com­munion dans la prière réalise ou demande à Dieu de réaliser ce qu'humainement nous ne pouvons pas faire. Humainement, nous ne pouvons pas nous mettre à la place des autres pour leur faire acquérir leur li­berté. C'est la limite de toute paternité et de toute maternité que de fournir tous les moyens pour y accé­der, mais de ne pas pouvoir faire le pas à la place de son enfant. Si un père ou une mère se mêle de prendre les décisions de liberté à la place de leur enfant de dix-sept, dix-huit ans ou plus, cela entraîne une infan­tilisation permanente. Par contre, au point de vue de la communion des saints, du point de vue de l'inter­cession ce qui constitue le fond même de la commu­nion humaine, le fait d'avoir été père ou mère, est comme relayé par la paternité même de Dieu et remis entre les mains de Dieu. A ce moment, il faut dire à Dieu : ce que nous ne pouvons pas faire par nature, dans la foi et dans la prière, nous te le confions. Vous me direz : cela ne résout pas tous les problèmes. C'est certain, mais dans la vie actuelle, telle qu'elle va, la question de l'évangile et de la foi n'est pas de résoudre tous les problèmes, mais d'y faire face selon la foi, l'espérance et l'amour que Dieu nous a donnés par sa grâce et par son Esprit-Saint. Je crois que quand on vit déjà cela, c'est déjà beaucoup.

 

AMEN