AU-DELÀ DE LA SOUFFRANCE

Ba 2, 11-18 ; Lc 7, 11-17
Ste Monique - (27 août 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l y a beaucoup de gens qui font une allergie au personnage de sainte Monique. A vrai dire ce n'est pas étonnant, parce que je crois que sainte Monique n'était pas exactement la jeune femme dy­namique et sympathique qu'on pourrait imaginer pour la mère d'un si grand docteur de la foi. C'est vrai qu'elle a eu plus qu'à son tour beaucoup de malheurs qui ont dû l'aigrir et donner de l'amertume à sa vie.

D'abord elle ne fut pas très heureuse dans son enfance, elle était plus ou moins bien considérée dans son milieu familial. Ensuite elle a fait un assez mau­vais mariage avec un certain Patricius qui était une espèce de tyran domestique un peu vaniteux. Il lui est arrivé ce qui arrive souvent : elle n'a pas eu beaucoup de chance avec ses enfants, notamment l'aîné, Augus­tin qu'il fallait vraiment supporter dans les années de sa jeunesse. Il lui ramenait des filles à la maison, elle n'aimait pas du tout cela, elle le renvoyait et le ma­lentendu était total, lui ne pensant qu'à faire carrière, elle qui mourait d'angoisse pour son salut et qui le lui faisait bien sentir.

Il semble même que les rapports affectifs aient été extrêmement houleux. J'ai lu un jour un arti­cle d'un psychanalyste qui se régalait à l'idée qu'au moment où ce pauvre saint Augustin quitte Carthage, c'est-à-dire coupe définitivement le cordon ombilical avec sa mère, à l'âge de 19 ou 20 ans, la seule compa­raison qui lui vient sous la plume c'est une comparai­son un peu terrible : il se compare à Enée qui quitte Carthage et surtout Didon avec laquelle il avait eu quelques intrigues affectives. Vous imaginez facile­ment les conclusions que les psychanalystes peuvent tirer d'une telle mise en scène ou en tout cas d'une telle réminiscence littéraire à l'occasion de la sépara­tion entre Augustin et Monique.

Il semble aussi que les affaires ne se soient pas beaucoup améliorées quand Monique devenue veuve et ayant un attachement d'une possessivité ex­cessive pour son fils s'est précipitée à Milan où, là aussi, elle a fait des siennes. D'une part, elle ne vou­lait absolument pas comprendre que les coutumes religieuses de l'Église de Milan soient différentes de celles de son pays, par conséquent elle faisait des libations sur les tombeaux des morts ce qui lui a valu une algarade fulminante de saint Ambroise qui l'in­citait à respecter les coutumes du lieu. D'autre part, elle a semé la panique dans le faux ménage d'Augus­tin qui était en train de calmer ses ardeurs et ses désirs avec une jeune concubine fort sympathique dont il avait eu un enfant, Adéodat. Monique n'a rien trouvé de mieux, en arrivant, que de faire comprendre qu'il fallait que la concubine s'en aille, que c'était elle la maîtresse de maison, qu'elle était la mère de son fils et qu'en attendant qu'il fasse un beau mariage en trou­vant un beau parti à la cour de l'empereur, elle enten­dait bien que son fils se tienne à carreau.

Bref, je crois que toute l'affaire aurait pu ex­trêmement mal tourner et ce qui est le signe indubita­ble de la puissance de la grâce de Dieu, c'est que ce soit terminé comme cela s'est terminé. Effectivement la vie de sainte Monique a été une vie de souffrance et même de cette souffrance qui n'a pas toujours le côté profond d'accepter les choses mais au contraire de les vivre avec une certaine rancœur. Lorsqu'il parlera de sa mère, Augustin expliquera un détail assez terrible : à un certain moment elle s'était mise à boire. Elle allait régulièrement à la cave et buvait au pichet de vin. On lui a montré que c'était un vilain défaut et elle s'est corrigée.

Ce qui est extraordinaire dans tout cela, c'est qu'à travers cet itinéraire très douloureux, Monique soit arrivée au moment même où son fils Augustin s'était converti à une expérience de communion ex­ceptionnelle et qui a marqué Augustin toute sa vie. Vous savez sans doute qu'Augustin fut baptisé à Mi­lan. A cause d'ennuis de santé pulmonaires dus à une pleurésie assez profonde, il s'était retiré dans la région des lacs du Tessin, à Cassiciacum, dans une villa prêtée par des amis. Là il avait fondé une sorte de petit cénacle dans lequel on priait, on lisait les au­teurs, on commentait la Bible entre amis. C'était très agréable et Monique avait dans ce groupe une certaine importance puisqu'elle était la plus ancienne dans la foi. Augustin se désintéressant progressivement de ses soucis de carrière a pensé que le mieux était de rentrer dans sa patrie à Taghaste. Le groupe a donc pris le chemin de l'Afrique. Après un voyage fatigant, ils se reposaient à Ostie. Monique avait alors 56 ans ce qui à l'époque était considéré comme la vieillesse, du moins Augustin le laisse entendre ainsi. Là, ils ont eu, tous les deux, et c'est cela que je trouve extrêmement beau, une expérience mystique commune, qu'Augus­tin met en lien avec la mort de Monique qui, de fait, mourra dix jours plus tard.

"Le jour était imminent où Monique allait quitter cette vie, jour que Tu connaissais, Toi, mais que nous, nous ignorions. Il se trouva, par tes soins j'en suis sûr, par tes sécrètes dispositions, que nous étions seuls, elle et moi, debout, accoudés à une fenê­tre. De là, le jardin intérieur de la maison où nous logions se présentait à nos regards. C'était à Ostie, près des bouches du Tibre, à l'écart des agitations, après les fatigues d'un long voyage. Nous y refaisions nos forces pour la traversée. Donc, nous parlions ensemble dans un tête à tête fort doux. "Oubliant le passé, tendus vers l'avenir", (vous reconnaissez là l'expression de saint Paul aux Philippiens), nous nous demandions entre nous, en présence de la vérité que Tu es Toi-même Seigneur, ce que pouvait être cette vie éternelle des saints que "ni l'œil n'a vu, ni l'oreille entendu, ni le cœur de l'homme senti monter en lui."(Et là encore c'est une citation de Paul dans la première épître aux Corinthiens). Nous tenions ou­verte la bouche de notre cœur vers les eaux qui ruis­sellent d'en haut, de ta source, de la source de vie qui est près de Toi, afin d'en être arrosés selon notre ca­pacité, et de pouvoir de quelque façon concevoir une si grande réalité. Alors, nous élevant d'un cœur plus ardent vers l'être même, nous avons traversé degré par degré tous les êtres corporels et le ciel lui-même d'où le soleil, la lune et les étoiles jettent leur lumière sur la terre. Et pendant que nous parlons et aspirons à cette sagesse éternelle, voici que nous la touchons à peine d'une poussée rapide et totale du cœur. Nous avons soupiré et nous avons laissé là, attachés, les prémices de l'Esprit, et nous sommes revenus au bruit de nos lèvres où le verbe commence et se finit. Mais quoi de semblable à ton Verbe, Seigneur notre Dieu, qui demeure en soi sans vieillir et renouvelle toute chose?"

Je crois que la signification de l'extase d'Ostie qu'Augustin a vécue avec sa mère c'est cela qui cons­titue la véritable sainteté de Monique. C'est que, au moment où son fils était devenu enfant de Dieu, elle reconnaissait qu'elle n'avait plus aucun droit sur lui. Elle reconnaissait que désormais il était tout entier à Dieu et elle renonçait à toute cette tentation perma­nente de possessivité qu'elle avait exercée sur lui. Elle reconnaissait que, elle et lui, ils étaient tous les deux en face du mystère de la présence absolue de Dieu et que le sens même de leur vie c'était d'être tout entiers tendus vers cette présence de Dieu, vers cet absolu de Dieu qui s'était manifesté de façon si éclatante dans le cœur et dans la vie d'Augustin. Et dès lors, effective­ment, Monique pouvait mourir car elle avait réalisé, par sa prière, par le renoncement à elle-même et par ses souffrances, ce que le Seigneur voulait vraiment réaliser pour elle et pour son fils Augustin. Elle avait vraiment reçu ainsi, de la part de Dieu, le signe évi­dent que le sens profond de sa relation à son fils, c'était précisément d'être tous les deux totalement saisis par Dieu pour lui appartenir tout entiers.

Je crois que, à travers cela, il y a un témoi­gnage extraordinaire du mystère de l'Église et de la communion des saints. Nous demanderons au Sei­gneur, non pas d'avoir des extases d'Ostie avec les gens qui nous sont proches, mais tout simplement de savoir le sens même de la vocation qui nous est don­née les uns vis-à-vis des autres. Cette vocation, c'est la rencontre du Dieu unique, de la présence vivante et absolue du Seigneur dans notre cœur, dans notre vie et au cœur de notre Église.

 

AMEN