LES PLEURS D'UNE MÈRE
Sg 5, 6-13 ; Lc 7, 11-17
Ste Monique - (27 août 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous imaginons peut-être difficilement à quel point la mère de saint Augustin a vécu une existence douloureuse, sans aucune joie profonde, sinon dans les deux dernières années de sa vie, une existence extrêmement monotone, triste et pénible. La condition des femmes et des femmes mariées surtout, à la fin de l'empire romain était assez triste, et en particulier au fond de l'empire romain dans ces villes du fond de l'Afrique du Nord où la civilisation avait développé des monuments, toute une culture, mais où la situation de la femme était restée difficile. Et parce que c'était sans doute très éprouvant, sainte Monique a eu l'humilité de raconter à son fils Augustin comment, par exemple dans sa jeunesse quand elle était jeune fille, elle avait failli devenir alcoolique. Elle était chargée des réserves du cellier et chaque fois qu'elle allait chercher du vin pour les maîtres de la famille, elle avait pris l'habitude de goûter aux amphores, de prendre un peu plus que ce qu'elle pouvait absorber en une gorgée et elle avait fini par prendre des coupes entières. Elle a la simplicité de raconter que ne voyant plus comment se défaire de cette terrible habitude, elle fut surprise un jour par une servante qui lui dit : "alors, tu biberonnes !" Sainte Monique fut tellement vexée qu'elle s'est arrêtée brutalement.
Son mariage fut assez malheureux. De famille chrétienne, chrétienne elle-même elle avait été mariée par ses parents à un païen Patricius qui n'avait pas une délicatesse humaine et conjugale exemplaire. Il semble qu'il la hantait, en tout cas qu'il ne ménageait pas les occasions de l'humilier. Saint Augustin raconte que Monique exhortai les autres femmes à subir avec patience les vexations que leur imposait leur mari, car disait-elle, si elles ne voulaient pas les subir, leur sort deviendrait pire. On comprend qu'à partir du moment où la situation familiale était devenue insupportable Monique ait reporté toute son affection sur son fils Augustin. Comme vraisemblablement elle n'avait pas beaucoup de consolations avec les trois autres enfants, elle avait un attachement très très fort pour saint Augustin. Le malheur veut qu'à cette époque-là son fils était un jeune Rastignac qui voulait faire carrière et qui, à défaut de monter à Paris, montait à Rome et à Milan et que, très vite, il n'a eu qu'un souci, c'est de se débarrasser de cette présence un peu pesante de sa mère. Il y avait déjà eu quelques conflits en Afrique, quand il avait ramené une compagne à la maison, il s'était fait vertement enguirlander et mettre à la porte, et il avait alors décidé de vivre de façon plus libre. C'est pourquoi il est parti à Rome, d'abord, ou il est tombé dans le manichéisme, ensuite à Milan où il écoutait les sermons de saint Ambroise et où, après la mort de son mari, Monique a rejoint son fils.
Cependant, au milieu de cette vie extrêmement triste, la plus grande tristesse de Monique était de voir Augustin ne pas partager la foi qu'elle avait cherché à lui communiquer. Je ne sais pas si elle si était prise très adroitement, mais elle était très intimidée pour parler de la foi devant ce fils dont l'ascension était foudroyante et qui avait fait de brillantes études à Carthage. Par conséquent, elle était allée voir l'évêque du lieu pour lui demander de prendre Augustin pendant les vacances afin de lui expliquer les Écritures. Mais sans doute que Augustin devait être alors très orgueilleux et l'évêque avait répondu très gentiment : Ce n'est pas la peine pour l'instant, il est tellement orgueilleux, tellement enflé de lui-même que si je lui donne des arguments pour la vérité des Écritures, il arrivera à les retourner, et de toute façon, il ne m'écoutera pas. Et l'évêque ajouta : Moi aussi, j'ai eu une période intellectuelle assez difficile, je suis tombé moi-même dans le manichéisme, mais finalement j'en suis sorti, alors il ne faut pas te faire trop de souci pour ton fils. C'est sans doute le même évêque, et non pas saint Ambroise comme certains le croient, qui a dit à Monique un peu plus tard que le fils de tant de larmes ne pouvait pas être perdu. Effectivement Augustin a été converti à vrai dire pas tellement par la présence effective de sa mère, puisque lorsque Monique est arrivée à Milan, Augustin était déjà pratiquement converti, mais Augustin lui-même le dit clairement dans les "Confessions", c'est cette parole un peu prophétique de l'évêque qui s'est accomplie pour lui car il sait très bien que, s'il s'est converti c'est non seulement à cause du prestige et de l'éclat de la prédication de saint Ambroise, mais parce que aussi sa mère avait beaucoup prié et beaucoup intercédé pour lui. C'est pourquoi on lit en ce jour l'épisode de la veuve de Naïm qui manifeste comment les larmes et la supplication de la mère ont touché le cœur du Christ qui a ressuscité l'enfant que l'on conduisait en terre.
On peut dire que, d'une certaine manière, c'est l'aventure spirituelle de sainte Monique. Tout le long de sa vie elle est entrée dans une sorte de mort à elle-même, et plus elle avançait sur ce chemin de mort en priant devant le Seigneur, plus ses larmes et sa pénitence préparaient des fruits de vie et de résurrection pour son fils Augustin. Cinq ou six jours avant sa mort, Monique et son fils ont eu ensemble cette extase, cette vision d'Ostie, le port de Rome d'où ils s'apprêtaient à repartir pour l'Afrique. Je crois que c'est un peu le couronnement de la vie de Monique au sens où elle-même qui n'avait pas eu une vie chrétienne très mystique ni très profonde, a eu la joie, à ce moment-là, d'un événement mystique dans la communion avec son fils. Tous les deux ont eu la joie profonde de contempler d'une certaine manière le mystère de la présence de Dieu en leur propre cœur, au cœur de sa création, et quelques jours plus tard, Monique est morte. Effectivement on peut dire qu'à ce moment-là, elle avait enfanté Augustin à la foi. Augustin dit d'ailleurs de sa mère : "Elle nous avait mis au monde, mais je dois bien dire qu'elle nous remettait au monde, chaque fois que nous nous étions éloignés de Dieu."
Donc, à travers cette existence assez terrible, avec fort peu de consolations, les germes de la résurrection de la foi, de la vie dans le Christ, ont pu pleinement s'épanouir. Nous vivons dans laquelle, grâce Dieu, la condition de vie des ménages n'est quand même plus celle de Monique et de Patricius, cela arrive encore mais ce n'est plus une coutume adoptée et reconnue, mais nous pouvons prier pour de nombreux foyers dans lesquels se vit ce mystère de mort et de résurrection. Beaucoup de parents, aujourd'hui, confessent avec angoisse que leurs enfants ne partagent pas la foi dont eux-mêmes~mêmes ont vécu et dont ils vivent. Je crois que l'exemple de Monique et d'Augustin est là pour nous apprendre que, dans le mystère de Dieu, ces larmes et ces souffrances ne sont pas perdues, mais que, au cœur même de ces difficultés, c'est un mystère de mort. On ne peut pas transmettre la foi sans qu'il y ait vitalement, entre les parents et les enfants, un véritable mystère de mort. Il y a un vrai renoncement à soi-:même dans l'annonce du mystère de la mort et de la résurrection du Christ. Il y a une véritable mort à soi-même dans sa paternité ou sa maternité, pour que ces enfants deviennent véritablement et pleinement des enfants de Dieu que pour ceux qui sont affrontés à ce mystère de mort à eux-mêmes, et dans cette espèce de cheminement de ténèbres, ou l'on a l'impression que ceux de la génération suivante ne marchent pas sur ce chemin et ne communient pas dans cette foi, que cependant, cette mort, ces larmes portent des fruits de résurrection, par des chemins que nous ne connaissons pas, parce qu'ils sont le secret de Dieu, le secret de l'amour de Dieu dans le cœur des parents et aussi dans le cœur des enfants.
AMEN