UNE MÈRE UN PEU ENVAHISSANTE !

1 Th 3, 9-13 ; Mt 11, 16-24
Ste Monique - (27 août 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ostie : ancienne voie romaine

J

 

e ne suis pas sûr que sainte Monique ait été canonisée parce que sa vie a été exemplaire. Cela peut vous paraître surprenant et pourtant je crois que c'est la vérité. En effet, ce qu'on peut savoir à travers le témoignage de Saint Augustin qui est quand même bien placé pour en parler, des relations qu'il avait avec sa mère Monique, on a l'impression que cela a été toujours un peu houleux. Dès le début, Monique préférait Augustin et avec une certaine possessivité, elle avait jeté sur lui son dévolu. C'était son enfant chéri parce qu'il était brillant, premier de la classe et par conséquent, il fallait absolument que cet enfant vive et grandisse selon les idées de Monique. Est ensuite arrivée la véritable crise d'adolescence de Saint Augustin et ca s'est passé très mal. Il faisait ses études à Carthage. Comme il venait du fond de son Afrique, il s'était émancipé dans une ville assez frivole. Et quand il a ramené sa petite amie à la maison Sainte Monique ne l'a pas du tout entendu de cette oreille-là : elle a chassé Augustin en lui disant de se débrouiller autrement mais qu'elle ne voulait pas cautionner des aventures pareilles. Augustin est donc reparti à Carthage pendant que Monique était absolument tourmentée par le fait que son enfant lui échappait de plus en plus. Et quand Augustin lui a fait savoir qu'il allait continuer ses études de rhétorique à Rome, car c'était un esprit extrêmement brillant qui se destinait à une carrière d'énarque, Monique est venue lui faire une grande scène sur le port de Carthage pour l'empêcher de partir. A ce moment-là, Augustin a été absolument odieux. Il a profité de ce que sa mère n'était pas là pendant un moment pour monter sur le bateau et partir en laissant sa mère pleurer toutes les larmes de son corps sur le quai, sur le rivage d'Afrique.

Saint Augustin a fait ses études à Rome puis à Milan et là sa mère est venue le rejoindre. Pendant ce temps-là, il avait trouvé une autre amie dont il avait un enfant. A cette époque-là, ce n'était pas choquant car le concubinage était une coutume admise à l'intérieur de l'empire romain et comme Augustin était alors très ambitieux, et aussi très vigoureux, il avait besoin d'une compagne et il avait choisi quelqu'un qu'il aimait bien, en attendant sans doute de faire un riche mariage avec une grande famille dans laquelle il aurait éventuellement un héritage. Sainte Monique est arrivée et elle n'a eu de cesse que Saint Augustin renvoie la jeune femme. Augustin a gardé son enfant Adeodat. Les choses étaient plutôt tendues à Milan. La situation n'était pas très claire. Augustin était tiraillé intérieurement. Sa mère était là et pesait un peu sur lui, et tout en même temps elle faisait pression auprès de l'évêque Ambroise pour essayer d'obtenir qu'Augustin se convertisse.

Jusque-là je crois que l'on peut dire que le cheminement de Monique et d'Augustin a été extrêmement compliqué dans lequel les relations de la mère avec son enfant étaient pour le moins toujours un peu tendues. Je crois que, et c'est cela qui est très beau, c'est à partir du moment où Augustin a commencé véritablement à se convertir que, d'une certaine manière, il a converti sa mère. Sa mère évidemment était déjà chrétienne, mais peut-être qu'elle n'a pas fait dans sa démarche tout le cheminement qu'Augustin a fait beaucoup plus rapidement. A partir du moment où Augustin a compris le sens profond de sa vie, qu'il était véritablement enfant de Dieu, il a eu une attitude beaucoup plus vraie au plan humain et beaucoup plus profonde vis-à-vis de sa mère et que cela a déclenché chez Monique elle-même une sorte de libération de cette emprise très forte qu'elle voulait avoir sur son enfant. Je crois que c'est un des cas où un itinéraire spirituel a pu avoir des répercussions au plan psychologique absolument incalculables.

C'est très exactement cela qui s'est passé. A la fois Augustin a trouvé le sens profond de sa vie, pas seulement au plan intellectuel, au début c'était cela sa conversion, c'était une affaire qui se passait dans sa tête, c'est quand il a compris que cela prenait toute sa vie, toute son attitude vis-à-vis de Dieu qu'il s'est tourné vers son Dieu pour se convertir, mais en même temps cela a rétabli une relation extrêmement belle et profonde entre la mère et son fils. A tel point que dans le premier monastère que Saint Augustin a fondé, un monastère assez libéral, où avec les petits amis choisis dans une retraite à Cassissiacum, sur les bords du lac Majeur, dans un cadre splendide on priait, on lisait les livres de l'écriture, on se les commentait avec un sorte d'enthousiasme très beau et naïf, la mère abbesse, c'était Sainte Monique parce qu'évidemment elle était très avancée dans la foi. C'était elle qui gouvernait un petit peu tout ce monde mais alors avec une très grande liberté et un très grand respect dans la joie d'avoir vu son fils faire ce très grand itinéraire.

Et l'aboutissement de cet itinéraire, et je crois que c'est une grande grâce dans la vie d'Augustin, c'est qu'effectivement au moment où ils devaient rembarquer pour l'Afrique parce que la carrière d'Augustin avait été un peu perturbée par sa conversion et parce qu'il voulait être autre chose qu'un rhéteur de cour à Milan, au moment même de s'embarquer il y a eu cet épisode absolument merveilleux de la vision d'Ostie, une semaine avant la mort de Monique. Cet épisode c'est précisément l'achèvement de l'itinéraire de l'un et de l'autre. C'est une sorte de communion privilégiée que Dieu leur a donnée mais qui alors n'était plus de l'ordre de cette emprise qu'une mère peut vouloir garder sur son enfant, mais, au contraire, c'était comme l'enfantement de Monique à la gloire dans laquelle elle allait entrer, à la gloire de Dieu et en même temps c'était le moment où Augustin prenait définitivement sa taille et sa stature dans le Christ. C'était le moment dans un même acte d'une communication mystérieuse et mystique à la mère et au fils donnait à chacun son visage d'éternité. L'un allait commencer sur la terre, à travers le rayonnement de la pensée, de la théologie, de la foi et de l'expérience spirituelle et mystique d'Augustin. L'autre c'était Monique qui entrait dans l'intimité même du mystère de Dieu, après avoir véritablement donné son enfant à l'Église et à Dieu.

Cette histoire, elle s'est passée un nombre de fois innombrable dans l'histoire de l'Église. Dans tous les cas, ce qui compte c'est précisément de retrouver la racine même de ce qui constitue le sens de la vie. C'est vrai que c'est dur pour une mère, à un moment ou l'autre, de savoir que son enfant doit entrer dans une vie adulte et trouver le plein épanouissement de sa propre personnalité dans une sorte d'indépendance qui, sans doute, fait mal. Et cependant, dans la vie spirituelle c'est la même chose. Il y a véritablement un enfantement spirituel qui n'est pas une manière de garder au moyen d'une emprise spirituelle une influence sur son fils, mais qui est au contraire la manière de le donner, d'accepter qu'il donne sa pleine stature dans la vie de Dieu et même dans la vie tout court. Et comme ces difficultés se posent assez souvent dans notre monde moderne, parce que les conflits de générations ne sont pas d'aujourd'hui, vous voyez qu'entre Augustin et Monique ce n'était pas si simple que cela, nous prierons pour toutes les familles afin que, qu'il s'agisse du père ou qu'il s'agisse de la mère, ce soit toujours ce même souci d'enfanter non seulement à la vie comme telle, mais d'enfanter à la liberté, et d'enfanter à cette véritable liberté qui est de devenir enfant de Dieu et de trouver la communion, non pas dans l'emprise que l'on pourrait exercer sur quelqu'un mais au contraire dans cette immense liberté qui lui est donnée de par Dieu et qui, seule, peut véritablement être la condition d'une communion authentique en son amour.

 

AMEN