LA SAINTETÉ D'UN LAÏC

1 R 3, 11-14 ; Mt 5, 38-48
St Louis - (25 août 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, la fin du douzième siècle en Occident, et le début du treizième siècle se caractérisent par une relecture à nouveaux frais de la Parole de Dieu. On y sent comme un parfum de ré-évangélisation, le message de l'évangile (je ne veux pas dire qu'il a été oublié les siècles précédents), mais en tout cas à cette époque-là, le message de l'évangile reprend une vigueur qu'il n'avait pas eue depuis plusieurs siècles, tout simplement parce que la société occidentale elle-même a été profondément transformée et modifiée. Il y a une révolution qu'il ne faut pas oublier, c'est celle de l'urbanisation, le retour aux grandes cités qui avaient disparu et s'étaient comme endormies à la fin de l'Antiquité tardive, laissant apparaître une société surtout rurale, marquant ainsi d'une marque différente, la lecture de la Parole de Dieu, la lecture de la Bible.

Le treizième siècle, c'est l'évangile, les actes des apôtres, l'urbanisation, la mise en place d'un tissu urbain économique, ce sont les transports, tout change et l'œil de l'homme est différent sur le message de l'évangile. C'est ce substrat qui va permettre aux ordres franciscains et dominicains d'apparaître et de s'épanouir. C'est une sorte de retour aux sources, je n'oublie pas que nous célébrons aujourd'hui saint Louis, et c'est l'occasion pour nous aider à méditer sur ce personnage, de revenir dans le désert d'Égypte. Saint Louis était lui-même attiré par la vie cistercienne, par le monastère au cœur même de la nature, et en même temps, attiré par ces nouveaux ordres religieux, les dominicains et les franciscains.

Je vous raconte une histoire tirée de ce que nous appelons les "apophtegmes" des Pères de l'Église. Je ne peux que vous encourager à les lire, c'est truculent, délicieux, plein de bon sens et de bonne psychologie. C'est l'histoire de quelques moines qui font partie d'un mouvement qui se présente comme étant ceux qui ne font que prier parce qu'ils sont fidèles à la parole de saint Paul qui dit : "Priez sans cesse". Ces braves messieurs viennent frapper à la porte d'un monastère égyptien, à la frange du désert, ils arrivent on les accueille, ils se présentent comme faisant partie d'une communauté qui ne fait que prier. Le moine les conduit dans leur cellule. Quelques heures passent, l'heure du repas passe, la nuit s'écoule, et personne n'est venu les chercher. Le lendemain matin, effrayés, ils viennent voir un moine pour lui dire : vous nous avez oubliés, vous n'avez pas apporté de repas, vous n'avez pas sonné l'heure de l'office, que se passe-t-il ? Le moine répond : vous avez dit que vous ne faisiez que prier, cela veut dire que vous ne mangez pas. Les frères se mettent à quatre pattes, demandent pardon et veulent savoir comment font les frères du désert. Le moine leur dit : ce n'est pas compliqué, dans ma cellule je tresse des paniers, et je vais les vendre au marché. Pendant que je tresse, je prie. Le geste est répétitif, ce n'est pas compliqué. Au marché, je vends mes paniers deux pièces. Quand je vois un pauvre dans la rue qui me demande quelque chose, je lui donne une pièce et je donne l'autre pièce au moine cellérier du monastère. En donnant une pièce au pauvre, lui va prier pour moi pour toutes les fois où je n'ai pas pu prier pour moi.

Cette histoire est assez extraordinaire, et elle est pleine d'enseignements pour nous. Quand saint Paul nous dit : "Priez en tout temps et toujours", cela ne veut pas dire qu'il ne faut faire que cela, mais qu'il faut se mettre dans une situation d'échange entre moi et mon prochain. C'est la grande découverte des ordres mendiants au treizième siècle. Avec la redécouverte du tissu urbain, c'est la redécouverte du tissu de la charité. La véritable pauvreté ce n'est pas avant tout d'être au fin fond de la campagne avec ses troupeaux, ses bœufs, avoir tout sur place pour vivre en autarcie, ce qui est le fonctionnement des ordres bénédictins qui vivent une pauvreté qui fonctionne sur l'autarcie, mais les ordres mendiants, c'est l'idée selon laquelle ce qui me mam,que, l'autre peut me le donner, et ce que l'autre n'a pas, je peux lui apporter. Il y a une sorte d'échange, une relecture spirituelle de la charité de cette remise en place du tissu économique, du transport, des biens, etc … Nous avons besoin les uns des autres.

Je ne suis pas très loin de saint Louis, puisque c'est ce que dit Jacques Le Goff dans sa biographie sur saint Louis. Voilà ce qu'il dit de la religion de saint Louis : "Sa dévotion est celle d'un laïc qui cherche à réaliser son salut personnel en grande partie dans l'exercice de sa fonction royale". On pourrait dire qu'il n'y a rien de plus difficile que d'exercer une fonction royale ou étatique, tout en vivant la vie chrétienne. Pour reprendre mon histoire, on pourrait dire : soit je suis dans les alleluias, et à côté il y a des gens qui travaillent et qui me nourrissent, soit je travaille, mais je ne peux pas prier. Saint Louis aurait pu se retrouver dans ce schéma : soit la vie active, soit la vie contemplative. Comment s'en sortir ? Le Goff continue : "Louis IX a une perception rigoureuse de ce qui sépare un laïc d'un clerc, mais il cherche à exploiter sa place éminente dans la hiérarchie laïque pour se rapprocher le plus possible de la piété des clercs. Surtout, il estime que son plus haut devoir est de prier plus encore pour le salut de ses sujets que pour le sien propre. Ou plutôt de faire en sorte que l'un et l'autre se confondent presque entièrement. Sa prière est celle d'un orant royal". Ce que nous dit son biographe, c'est que nous n'avons pas, une fois de plus, à dissocier l'action de la contemplation. Ainsi, le biographe de saint Louis et l'histoire des moines du désert que je viens de vous raconter, nous disent la même chose. Quand je ne suis pas en état de prier formellement, de prendre un temps gratuit de face à face avec Dieu, c'est là qu'il y a l'horizon et la prière des autres qui viennent à mon propre secours. Quand saint Louis prie dans sa chambre, il fait oraison. Quand saint Louis exerce sa fonction royale en rendant la justice, il continue à prier, car en exerçant la justice auprès de son peuple, que fait-il ? Il attire à lui son peuple qui se met à prier pour lui. C'est un cercle, saint Louis n'a pas besoin de prier pour lui, car sa fonction première c'est de confier son peuple à Dieu sachant que son peuple lui-même s'il est juste et chrétien, priera pour lui.

Frères et sœurs, que cette personnalité de saint Louis nous conduit à méditer sur ce fameux problème que nous rencontrons tous si souvent, même si nous ne sommes ni rois, ni reines, comment faire entre la prière et l'action ? Saint Louis lui-même a su apporter sa propre réponse : il n'est nul besoin de couper notre vie chrétienne en deux, il n'est nul besoin de dire que nous avons à choisir. Au contraire, saint Louis est un homme qui a su attirer à lui à la fois la prière, l'action. Il a su à la fois se tourner vers Dieu et vers son peuple. Que nous puissions au niveau qui est le nôtre, être aussi des hommes de communion et de rencontre.

 

AMEN