ROI ET PÉCHEUR
1 R 3, 11-14 ; Mt 5, 38-48
St Louis - (25 août 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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I |
l n'y a rien de plus dangereux que d'associer un roi avec un saint, et je dirais qu'il n'y a rien de plus dangereux que de proposer à un historien médiéviste de prêcher sur un roi tel que saint Louis. Le Frère Daniel me l'avait proposé, il y a un an, cela fait un an que j'attends ce jour. Je ne vais pourtant pas essayer de résumer la biographie de Jacques Le Goff de neuf cents pages en quelques minutes, mais je vais plutôt essayer de vous montrer les dangers réels d'une réflexion alliant à la fois une sainteté personnelle, et un ministère, une charge comme la royauté.
En effet, tout bon historien vous dira au départ que face à une hagiographie, se pose la question de la réalité de l'histoire de saint Louis. Il vous dira que l'histoire telle qu'elle est racontée de ce roi est une production littéraire d'un groupe de gens de l'époque qui voulait montrer que saint Louis était acquis à leur cause. Ce groupe, ce sont les ordres mendiants qui au XIII è siècle apparaissent dans la société médiévale. L'image que nous avons de saint Louis est-elle une image fabriquée par les ordres mendiants ? Deuxième possibilité si l'historien est honnête, il vous dira que c'est bien beau de détruire l'hagiographie, mais que l'historiographie est elle aussi dangereuse. En effet, on a trop souvent tendance, quand on étudie un personnage, ou même quand on essaie de l'expliquer en sermon, de le réduire et de dire qu'en définitive, cette personne est devenue telle, à cause de telle et telle chose dans la société. Saint Louis est-il déterminé par la société de son époque ? L'homme est-il libre pour devenir ce qu'il veut devenir ? Voyez que dans les deux cas, le premier celui de l'hagiographie, on a une construction d'une figure que l'on peut vénérer, est-elle vraie ? Mais dans l'autre cas, quand on déconstruit la figure de l'hagiographie pour tomber dans un esprit plus historique, on peut aussi sombrer dans un autre travers qui est d'inventer une personne et de dire que saint Louis était déterminé à devenir ce qu'il est devenu pour telle ou telle raison, raison familiale, raison politique, raison économique, raison religieuse, raison sociale. A ce moment-là, il n'y a pas de liberté possible. Le saint est-il un homme qui a perdu sa liberté, une liberté volée soit par des hagiographes, soit par des historiens ?
Ce que je voudrais essayer de vous faire découvrir c'est que cet homme pris en sandwich, que ce soit de son vivant, entre son désir d'être chrétien et son désir d'être roi, et ce roi récupéré aussi de telle et telle manière a essayé de construire, de montrer que la croisade n'était pas uniquement un croisade militaire. Il y a une date, 1254, saint Louis rentre de croisade, il arrive aux salins d'Hyères, et si auparavant il était déjà un roi pieux, cette date marque une sorte de revirement dans lequel saint Louis se montre désireux de changer sa vie d'un manière encore plus forte. Il va essayer de changer comme le Seigneur le demande, il va essayer de réformer. Pourquoi ? Parce qu'il a perdu la croisade. D'autres que lui ont perdu des croisades, ils sont rentrés chez eux et la vie a continué, ou peut-être ont-ils conclu que les sarrasins étaient les plus forts. Saint Louis pour expliquer l'échec de la croisade n'a pas essayé de trouver des raisons militaires, ou politiques, mais il s'et dit : si j'ai perdu la croisade militaire, ou si je n'ai pas pu évangéliser les sarrasins comme saint François voulait le faire, c'est peut-être tout simplement parce que mon cœur n'est pas pur, c'est peut-être parce que je ne suis pas un bon chrétien. Donc, avant de vouloir réformer les autres, et les faire changer, je devrais peut-être essayer de changer mon cœur. C'est le fond de la religiosité de saint Louis, découvrir qu'il faut d'abord changer son cœur. C'est quand on arrive à changer son cœur par la grâce de Dieu qu'il est peut-être possible de faire changer le cœur des autres. Là aussi c'est ce que saint Louis va essayer de faire en réformant le royaume, avec une plus grande justice, avec aussi le souci d'empêcher les barons et autres personnes de se faire de l'argent au détriment des pauvres, avec un souci de réformer aussi la monnaie, bref d'assainir le royaume.
Mais vous soyez bien frères et sœurs, qu'il est toujours très dangereux de vouloir assainir quelque chose, de vouloir purifier. Vouloir le bonheur des autres n'est pas très loin de vouloir construire une théocratie, peut-être même de proposer un programme aux autres et d'aboutir en fait à un régime politique qui oppresse et détruit toute liberté humaine. Je pense que ce qui a empêché saint Louis de tomber dans ce péché, ce sont deux choses. D'abord, les ordres mendiants apparus à ce moment-là vont lui faire découvrir une harmonie entre le trop peu et le trop, c'est-à-dire que saint Louis a compris que la danger du zèle peut conduire à la destruction de l'autre, et il découvre tout simplement comme Aristote l'a découvert que la bonne morale chrétienne est une morale du "milieu", découvrir qu'on ne peut forcer les consciences, et surtout découvrir qu'on est soi-même pécheur. saint Louis est un roi zélé, mais aussi il sait qu'il est pécheur et qu'il doit laisser Dieu transformer son cœur.
La deuxième chose, c'est un mot de l'époque qui est le mot "prud'homme". Le prud'homme c'est quelqu'un qui aide les autres, et il est très important de découvrir que pour saint Louis, un bon chrétien n'est pas celui qui va essayer de sauver sa vie, faire son propre salut, mais que cela passe d'abord par l'aide à apporter au prochain pour que lui aussi fasse son salut. Dans ces deux instances, trouver le juste milieu et aider les autres, on a l'éclosion d'une nouvelle sainteté qui n'existait pas auparavant. Dans les siècles précédents, chez les pères du désert, ou même dans le monachisme bénédictin on faisait son salut par des gestes, par une ascèse précise, et surtout on se mettait en retrait de la société. C'était alors l'exemple d'être reclus par rapport à la société qui devait susciter chez l'autre le désir d'imiter la fuite du monde pour son propre salut. De même étaient saints ceux qui étaient clercs ou moines, mais pas un laïc, pas un roi, pas quelqu'un du monde ! C'est à cela qu'on découvre que la sainteté chez saint Louis va reprendre les dimensions évangéliques. C'est très important, parce qu'on est bien habitué maintenant à ce qu'un saint soit quelqu'un qui soit configuré au Christ, qui pose les gestes du Christ, qui soit un imitateur du Christ dans ses gestes et dans son évangile. Il faut savoir qu'avant saint François et saint Louis, ce n'était pas le cas. Les moines faisaient leur propre salut, et à chacun de les imiter pour y arriver comme eux. Les rois très chrétiens se montraient chrétiens par leur magnificence, en donnant beaucoup d'argent à l'Église, en allant à la messe, en suivant les rituels, et c'est tout. Saint Louis est le premier à montrer, dans la mouvance des ordres mineurs, comme saint François, que la sainteté est pour tout le monde, pas uniquement pour les moines et les prêtres, mais pour tout laïc. C'était Joinville qui disait d'ailleurs que saint Louis était le laïc le plus religieux qu'il connaissait.
A ce moment-là se découvre une nouvelle figure de sainteté à laquelle nous sommes habitués, une figure de quelqu'un qui est laïc, marié, qui a des enfants, et surtout quelqu'un qui a un ministère et un office très difficile, celui de mener un royaume à bon port.
Frères et sœurs, nous n'avons pas à gouverner un royaume ni à batailler contre les barons, mais nous avons certainement à batailler dans nos cœurs contre le péché, contre les vices, contre tout ce qui nous empêche de devenir saint, tout ce qui nous empêche d'aller vers l'autre et à annoncer l'évangile auprès de nos frères. Comme saint Louis, découvrons que la véritable croisade n'est pas d'abord la croisade contre les autres, mais contre le péché qui nous habite.
AMEN