POUVOIR POLITIQUE ET RELIGIEUX

1 R 3, 11-14 ; Mt 5, 38-48
St Louis - (25 août 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

n guise d'introduction à cette homélie sur saint Louis, je dois vous dire que j'ai hâte que le frère Christophe le dernier-né de notre fra­ternité soit ordonné diacre pour qu'il prêche pour la fête de saint Louis, parce que c'est un spécialiste du Moyen-Age, ce que je ne suis pas, et moi chaque fois ça me tombe dessus parce qu'au mois d'août, personne ne se précipite pour prêcher sur saint Louis, donc c'est au moins la quinzième année que vous m'entendez et je pense que l'an prochain ce sera le frère Christophe, en tout cas je lui réserve sa place.

Le treizième siècle, le siècle où vivait saint Louis, est sans doute en Europe le siècle le plus in­ventif en matière de politique. C'est vraisemblable­ment au treizième siècle que la carte politique de nos jours a commencé à se créer avec tous les problèmes que nous nous posons aujourd'hui. En fait, la politique c'est l'art pour les hommes de vivre ensemble, pas simplement de gouverner mais de vivre ensemble. C'est pour cela qu'il y a des gouvernements, c'est pur essayer de vivre ensemble, on n'a pas toujours l'im­pression que c'est vrai, mais c'est pour tant pour cela que ça existe. Or, les hommes ont élaboré trois mo­dèles, dont un a disparu. Celui qui a disparu, c'est le modèle de la cité, ce sont les italiens qui l'ont inventé, les florentins, les siennois, et dans une certaine me­sure, le pape pour Rome. La cité, c'est que ce petit groupe d'hommes par son activité, avait suffisamment de pouvoir et de force économique pour se gérer lui-même, mais que le pouvoir politique, le prince, serait là pour réguler et orienter. C'est le modèle païen, le modèle de la cité qui se débrouille toute seule, qui d'une certaine manière essaie le moins possible de définir le politique par rapport à l'économique. En réalité ce modèle n'a pas marché parce que ensuite, d'autres modèles se sont imposés. Il n'y a pas aujour­d'hui d'état cité. Andorre, Monaco, ne sont pas des références dans le domaine de la politique actuelle.

Le deuxième modèle, c'est Frédéric II, roi de Naples et Palerme qui l'a promus, ou qui a essayé de l'inventer, il existait déjà, c'était l'empire. Le modèle de l'empire est un modèle très intéressant, puisque c'est celui qui revient sur le tapis actuellement, c'est le modèle de la fédération de plusieurs unités qui vivent avec un système central qui ne fait que réguler. C'est ce que l'Autriche-Hongrie a largement exploité jus­qu'à la guerre de 1914. C'est aujourd'hui le problème que nous nous posons face à l'Europe. L'Europe si elle se fait, sera d'une manière ou d'une autre héritière de l'empire. Là aussi les modèles sont païens, c'est l'em­pire romain. Et Frédéric II, et c'est sans doute pour cela que le modèle a été difficile à mettre en place, se considérait comme un empereur, et il considérait même pratiquement qu'il devait avoir le pouvoir sur le pape. La genèse, la mise en place du modèle italien a été tout de suite conflictuelle. L'empereur a voulu que son autorité soit reconnue comme égale sinon plus que celle du pape. Vous imaginez que les papes à l'époque, déjà, ne l'entendaient pas tout à fait de cette oreille, et cela n'allait pas très bien tous les jours, d'ailleurs cela a très mal tourné pour ce pauvre Frédé­ric II.

Le troisième modèle, ce sont les français qui l'ont inventé : Philippe-Auguste. Ce n'est ni la cité, ni l'empire, c'est ce qui deviendra l'état nation. C'est ce modèle qui a survécu jusqu'à nos jours, dont on peut se demander s'il existera encore, mais c'est aussi le modèle que saint Louis a privilégié. L'état nation, c'est une visée qui elle a comme référence, explicite­ment le modèle biblique, c'est David et Salomon, et c'est pour cette raison qu'on a lu aujourd'hui le texte de Salomon qui demande la Sagesse. C'est l'idée que le pouvoir politique est voulu par la providence, non pas contre la religion pour entrer en compétition avec le pape, mais qu'il existe voulu par la providence. Donc, c'est moi le roi Louis n° tant, roi par la grâce de Dieu, c'est Dieu qui a voulu cela. Ce modèle français qui a eu tant de succès par la suite, tous les états-nations se sont constitués au moins en Europe avec le même modèle, la même idéologie par derrière, et qui est la suivante : le pouvoir politique n'est pas rival du pouvoir religieux, et pour saint Louis, il était même si peu rival, mais sans être en situation d'infériorité, c'est une sorte de compromis d'importance. C'est le fait que religion et politique existent comme deux ordres irréductibles l'un à l'autre. Saint Louis ne se considérait pas tout à fait comme l'exécutant des volontés du pape, loin de là, son petit fils Philippe le Bel encore moins. Donc pour la royauté française, c'était l'idée qu'une nation, un pays, un peuple avait une destinée, une forme de gouvernement, une forme de vie ensemble, une forme de vie politique qui était d'une certaine manière donnée par Dieu.

Ce qui a fait la sainteté de saint Louis que nous célébrons aujourd'hui, c'est qu'il a compris que dans ce modèle-là, le problème n'était pas de rivaliser et de se situer par rapport à l'autorité religieuse, c'était une sorte de laïcisme avant la lettre, mais c'était que le roi fasse bien son travail de roi, pas nécessairement en appliquant des principes religieux. Quand on regarde la manière dont saint Louis a mené son royaume il y avait un certain nombre de choses qui n'étaient pas tout à fait conformes à l'évangile, mais c'était de res­pecter d'abord la possibilité de vivre ensemble, et à l'intérieur de ce projet, dans la mesure du possible et dans ces limites décider d'y faire régner sa sainteté personnelle.

Je crois que c'est une solution très originale, elle a tenu un certain temps jusqu'à ce que les derniers capétiens veuillent pleinement justifier la royauté française en en faisant une monarchie absolue, ce qui a été leur tombeau dans tous les sens du terme. Ca n'empêche, et je crois que c'est pour cela que saint Louis est encore aujourd'hui quelqu'un qui peut en­core être considéré comme un modèle, c'est précisé­ment que la Sagesse dont parle Salomon était celle de saint Louis, c'est le fait de ne pas mélanger les deux ordres, de savoir qu'ils ont chacun leurs raisons d'être et qu'il est illusoire de vouloir nous-mêmes avec les moyens humains concilier les deux choses. Le temps de l'histoire que nous vivons est un temps dans lequel l'attente du Royaume de Dieu et la gestion des royaumes, des états, des nations temporels ne sont pas absolument conciliables. Il existe une tension, et je pense qu'aujourd'hui nous sommes particulièrement sensibles à cela. C'est sans doute le meilleur aspect que saint Louis a su dégager de ce qu'il avait compris de sa mission et de ses proches. Alors, nous pouvons demander en priant pour notre pays, et je crois aussi pour tous les autres pays, pour l'Europe, notamment, que nous sachions tous avoir cette conscience que religion et politique sont deux valeurs. La religion ne doit pas mépriser la politique, et la politique ne doit pas mépriser la religion, mais que nous, spécialement comme chrétiens, qui avons mis au point et élaboré ce modèle, nous sachions être les témoins que les deux réalités sont compatibles. Que de temps en temps il y ait des compromis, qu'il n'y a pas de royaume de Dieu sur la terre, mais qu'en même temps à travers les ges­tes les plus humbles, les gestes politiques, sociaux, humains, le spirituel peut passer jusque dans le politi­que, laissant passer quelque chose de la sainteté de Dieu et de son royaume.

 

 

AMEN