UNE MISSION TERRESTRE
1 R 3, 11-14 ; Mt 5, 38-48
St Louis - (25 août 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous célébrons aujourd'hui Louis IX, roi de France, que nous habituellement plus habituellement saint Louis, à la fois roi et saint. Cela nous invite à réfléchir sur les rapports entre la sainteté et la charge du gouvernement d'un peuple, la charge de roi comme aussi celle, plus moderne, de président de la république ou d'autres fonctions à remplir dans un pays. Qu'en est-il d'un chef de gouvernement chrétien ? Il peut y avoir, il y a souvent sur cette question pas mal d'équivoques car nous avons un peu tendance à confondre les royaumes de la terre, les états, avec le royaume de Dieu. Nous savons bien que les états de la terre ne sont pas le royaume de Dieu, ils sont loin d'en avoir la béatitude, la perfection, mais nous pensons qu'un chef de gouvernement, un roi chrétien devrait peut-être transformer son royaume, son état en royaume de Dieu. Et bien, il y a là-dessous plusieurs équivoques.
Le rôle d'un roi de la terre n'est pas de faire venir sur terre le royaume de Dieu. Et ceci pour une raison fondamentale, c'est que le royaume de Dieu et son avènement ne peut en aucune manière dépendre du savoir-faire, ni même de la bonne volonté, ni même de la sainteté d'un homme, quel qu'il soit, si haut placé soit-il. Il n'est au pouvoir d'aucun homme de faire advenir le royaume de Dieu, ni même de hâter sa venue, ni en quelque façon que ce soit de transformer les réalités humaines, naturelles, en réalités surnaturelles. Le royaume de Dieu est un effet de la grâce, du don gratuit de Dieu. Dieu seul peut faire advenir le royaume de Dieu. C'est ce qu'Il fait mystérieusement, secrètement, au cœur de nos cœurs et au cœur des réalités humaines, dès maintenant et qu'Il fera, de manière inattendue, fulgurante et comme par effraction, au dernier jour. L'avènement du royaume de Dieu ne dépend que de Dieu seul. Par conséquent il serait tout à fait illusoire et fruit d'un grand orgueil ou d'une grande présomption de penser qu'un homme, si parfait soit-il, si sanctifié soit-il peut effectivement faire venir le royaume de Dieu. Nous devons avoir des ambitions plus modestes, plus conformes à notre place dans la création et dans l'univers, et si haut placé que soit un homme, il ne peut prétendre qu'à des réalités terrestres. Par conséquent donc, le rôle d'un roi, d'un chef de gouvernement c'est de gérer des royaumes de la terre, des états terrestres.
Une seconde équivoque serait de croire que l'évangile ou l'Église, en tant qu'elle est chargée de l'évangile, a des recettes, a des méthodes, a des projets pour la réalisation des royaumes de la terre. Ce serait là, encore une fois, mélanger ce qui est de César et ce qui est de Dieu. L'Église n'a pas de politique chrétienne toute faite qu'il suffirait d'appliquer et que les rois ou les chefs d'Etat chrétiens n'auraient qu'à lire dans l'évangile ou à aller demander au Pape ou aux évêques pour ensuite la réaliser. Les royaumes de la terre sont du domaine du possible et d'un possible qui est confié à la gestion d'une intelligence humaine. De même que l'Église n'a pas des méthodes scientifiques pour analyser les vivants, les végétaux, les roches ou connaître les étoiles, il n'y a pas une astronomie chrétienne, il n'y a pas une biologie chrétienne, de même il n'y a pas une politique chrétienne au sens où l'évangile contiendrait des préceptes qu'il suffirait d'appliquer pour que les états marchent tout seuls. De même que la connaissance scientifique, la création artistique sont livrées à l'intelligence, au cœur, aux facultés de l'homme pour que, dans sa liberté et dans l'épanouissement de son être, il invente, il découvre, il crée des oeuvres d'art, de la même manière c'est à la prudence de l'homme, c'est à la liberté de l'homme qu'est confiée la gestion des affaires humaines, sociales et politiques. Un roi chrétien n'est donc pas quelqu'un qui appliquerait automatiquement une politique toute faite. Et un parti chrétien, s'il doit y en avoir, n'est pas un parti qui aurait un programme et une plate-forme politique directement de l'évangile.
Que doit donc faire un roi chrétien, un chef d'état chrétien ? Ce qu'a fait saint Louis. Deux choses. Tout d'abord, essayer, avec toute son intelligence, toute sa prudence, tout son cœur, de gérer les affaires humaines de la manière la plus équitable, la plus juste, la plus intelligente, en tenant compte au maximum de toutes les coordonnées, de tous les devoirs, de toutes les nécessités de tous les êtres humains qui vous sont confiés. Et cela est déjà quelque chose d'extrêmement profond. Il s'agit, au fond, pour un chef d'état chrétien, d'être un chrétien c'est-à-dire de recevoir la grâce, la lumière de Dieu dans toute sa vie. Et de même qu'il la reçoit souvent dans sa vie privée, il doit essayer de l'accueillir dans sa charge politique pour qu'elle soit assumée de la manière la plus judicieuse, la plus juste, la plus équitable, la plus droite.
On souligne souvent les qualités familiales de saint Louis. On se plaît aussi à dire comment il rendait la justice. Il ne la rendait pas simplement en appliquant l'évangile, mais en appliquant son intelligence évangélisée à chacun des cas qui lui étaient soumis. C'est pour cela que nous lisions tout à l'heure ce texte où Salomon demande la Sagesse. Il ne demande pas des "tuyaux", des recettes. Il demande le discernement, la capacité de comprendre et d'aimer assez ceux qui lui sont confiés pour favoriser au maximum ce à quoi ils ont droit et ce qui est bon pour eux. Etre roi, être chef d'état c'est un métier, et ce métier s'apprend, ce métier s'évangélise comme s'évangélise toute la vie humaine dans toutes ses dimensions. C'est le premier élément.
Le deuxième élément, et c'est là que l'Église intervient, c'est que l'Église dit aux chefs d'état, dit aux rois comme elle dit aux pères de famille, comme elle dit à chaque homme dans sa vie professionnelle, qu'il y a des choses qui sont incompatibles avec le royaume de Dieu, qui sont une atteinte à la vérité de l'homme et à la vérité de la destinée humaine, qu'il y a des choses qui sont des injustices, des manques d'amour, une déviation par rapport à la vraie nature de l'homme. De même que, aux pères et aux mères de famille, l'évangile apprend le respect de la vie, le respect de l'enfant à naître le respect des enfants qui sont nés, de même que, dans la profession on apprend la justice à l'égard de ses collaborateurs, de ses subordonnés, le respect des décisions de ceux qui sont en charge, de la même manière que, en matière scientifique l'Église et l'évangile apprennent à ceux qui font de la recherche à ne pas outrepasser les limites de cette recherche, à ne pas se prendre pour des démiurges, à ne pas détruire la vie au lieu de l'améliorer, de la même manière l'évangile indique aux chefs d'Etat et aux rois ce qui serait contraire à la vérité ou à la justice.
Enfin, l'Église, et à travers elle Dieu, donne aux chefs d'Etat comme à tout homme l'orientation de son cœur vers la transcendance du royaume de Dieu. Non pas pour le réaliser sur la terre car cela n'est pas possible et ne dépend pas de nous, mais pour, en toute chose humaine, reconnaître une insuffisance, un appel à quelque chose de plus, une orientation vers une fin, une radicale subordination de toutes les choses créées à ce royaume de Dieu qui, à la fois, limite l'ampleur du rêve de l'homme (qui ne peut pas devenir prométhéen, qui ne peut pas faire tout et tout le bonheur maintenant), et qui donne à toutes les réalisations humaines un surplus, par cette orientation, par cette finalisation vers ce qui les dépasse.
C'est de cette manière humble, modeste que nous pouvons prier pour les hommes d'Etat qui nous gouvernent essaient de se conformer à la volonté de Dieu, non pas en la réalisant d'une manière définitive mais, dans la mesure du possible, en orientant leurs actes, leur intelligence vers cette volonté de Dieu, maintenant, et plus tard vers la réalisation imparfaite et relative d'aujourd'hui et la réalisation plénière, plus tard, de cette volonté de Dieu. Nous prierons plus particulièrement, par l'intercession de saint Louis, pour ceux qui, chrétiens ou non, ont la charge de notre pays et la charge des autres pays, afin qu'ils ne défaillent pas trop par rapport à cette mission humaine, terrestre, mais si importante qui leur est confiée.
AMEN