SOYEZ PARFAITS : SAINT LOUIS

1 R 3, 11-14 ; Mt 5, 38-48
St Louis - (25 août 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e passage : "Soyez parfaits comme votre Père du Ciel est parfait !" nous montre les exigen­ces évangéliques dans toute leur force et d'une manière abrupte. Nous lisons ce texte le jour de la fête de saint Louis parce qu'il a dû affronter une difficulté majeure qui est celle de toutes nos vies : comment concilier cette exigence évangélique dans toute sa rigueur avec les exigences objectives d'une vie d'homme, d'une vie familiale, professionnelle, et dans son cas d'une vie de chef d'état ? Il n'est pas toujours facile d'être évangélique quand on doit dé­fendre les intérêts précis d'une nation, d'une entre­prise, en face de personnes ou de peuples qui atta­quent ces intérêts. Et si l'on appliquait purement et simplement le conseil du Christ : "Si on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche !" il n'est pas sûr que les démocraties occidentales auraient pu se maintenir en face du totalitarisme ou du nazisme, il n'est pas sur non plus qu'une entreprise pourrait survi­vre au milieu de la concurrence qui s'impose à elle et qui est souvent extrêmement sauvage et violente. Il faut donc être réaliste, savoir gérer les affaires de ce monde avec les moyens de ce monde sans pour autant cesser de vivre de l'évangile et de mettre cet évangile au cœur de sa vie tout entière.

Saint Louis a fait la guerre, saint Louis a rendu la justice et il a condamné ceux qui méritaient de l'être, saint Louis est mort pendant la Croisade, il est mort au cours d'une bataille, même s'il est mort de maladie, peu importe, il a donc su mettre les mains à la pâte, même quand cela risquait de lui salir les mains. Et il n'a pas pensé que faire la guerre contre les ennemis de la France ou que condamner des criminels ennemis de la société était manquer à l'évangile ou à l'amour des ennemis. C'est dire qu'il y a là quelque chose d'assez délicat et pourtant indispensable à met­tre au point dans notre vie et souvent dans notre vie la plus quotidienne.

Jamais l'Église ni les théologiens n'ont pensé que l'ordre des choses naturelles devait s'évaporer et en quelque sorte se dissoudre devant l'ordre évangéli­que, celui de l'amour de Dieu. Prenons un exemple, justement celui que saint Louis a pratiqué, la justice. La justice humaine ne peut pas être la justice de Dieu, ce serait une prétention tout à fait déraisonnable que de vouloir, en rendant la justice humainement, avoir à la fois la lucidité, la perspicacité, la lumière qui va jusqu'au fond du cœur des êtres que seul Dieu peut avoir, et avoir aussi la miséricorde plénière de Dieu. Il n'est pas demandé aux juges de la terre d'exercer la miséricorde divine, il n'est pas demandé aux juges de la terre d'être Dieu le Père. Et c'est une erreur pro­fonde de croire que nous sommes chargés de réaliser, nous seuls, l'œuvre de Dieu. La justice humaine se rend selon des lois humaines qui sont les moins mau­vaises possibles, qui essaient de tenir compte le mieux possible de tous les éléments de la vie des hommes, mais finalement ces lois ne prétendent qu'établir un certain équilibre, une certaine paix, un certain consentement des hommes les uns avec les autres, laissant à Dieu le soin de l'ultime récompense ou de l'ultime miséricorde, de l'ultime jugement. Et ce serait une erreur de croire que ce jugement est remis entre nos mains pour que nous l'exercions avec toutes les prérogatives divines.

Il s'agit donc de faire, à notre niveau, avec nos moyens, et dans le contexte concret qui est le nôtre, de faire le mieux possible ce qui est notre métier d'homme, en fonction des lumières que Dieu nous donne, et avec cette aide profonde que Dieu nous apporte. Et quelquefois cela demande du courage, cela demande de passer sur ses propres sentiments et sur ses propres inclinations.

L'évangile nous impose, lui, d'être aussi juste que possible d'être aussi droit que possible, de ne pas mêler nos intérêts personnels aux intérêts de la communauté. Mais l'évangile nous appelle à dépasser cela dans notre cœur, mais pas nécessairement dans notre métier d'homme, car on ne peut pas toujours, au niveau d'un métier d'homme, le vivre comme si nous étions Dieu Lui-même.

C'est ainsi qu'il faut bien distinguer l'ordre des choses naturelles, l'ordre des choses créées, l'ordre des choses humaines qui est un ordre limité et nécessairement limité, et qui ne peut pas être parfait et qui ne peut pas répondre à tout ce que l'on en attend comme perfection. Il faut distinguer l'ordre des choses humaines et puis l'ordre de la miséricorde de Dieu, que nous exercerons dans la mesure où elle nous est confiée, mais que nous ne pouvons pas prétendre réaliser de façon plénière sur la terre. Ce serait une illusion de penser cela.

Saint Louis a accompli son métier de roi et il l'a accompli de tout son cœur, avec toute son intelli­gence, avec toute son humilité, avec toute sa fermeté et tout son courage. Cela ne veut pas dire que tout ce qu'il a fait était parfait, cela ne veut pas dire que la monarchie de saint Louis est l'unique manière de gouverner les peuples, et que cela résout tous les pro­blèmes de politique ou de constitution d'un pays. Ce n'est pas parce que saint Louis était roi de France et qu'il est saint que la monarchie est sanctifiée comme telle. Il y a possibilité d'exercer cette monarchie bien ou mal. Il y a aussi la possibilité d'exercer un gouver­nement de type républicain bien ou mal. On l'exerce le mieux possible, selon les normes limitées, relatives qui sont celles des institutions humaines. Et c'est en mettant son cœur sous la lumière de Dieu, sous la grâce de Dieu, dans l'humilité d'un homme devant Dieu, que l'on exercera de la manière la moins mau­vaise que possible les fonctions qui nous sont don­nées.

Je crois que cela doit nous guider, à la fois d'une manière qui est humble et en même temps d'une manière qui est apaisante dans notre vie de chaque jour. Dieu ne nous demande pas de faire des miracles dans notre vie quotidienne. Dieu ne nous demande pas d'établir le ciel sur la terre. Dieu nous demande de gérer les choses de la terre qui nous sont confiées de la manière la meilleure possible, afin que Lui puisse ensuite, petit à petit, transformer cette terre en le pré­lude du ciel qu'Il veut nous donner.

Que Saint Louis nous aide dans notre tâche quotidienne, nous ne sommes pas roi ou reine de France, mais nous avons aussi des responsabilités humaines à exercer et ceci chaque jour et dans diffé­rents domaines, que Dieu nous aide à faire notre mé­tier d'homme de la manière la meilleure possible, avec toute l'humilité de ceux qui savent qu'ils ne pourront, de toute façon, que faire des choses relatives et impar­faites, même si nous mettons tout notre cœur à faire le mieux possible.

 

 

AMEN