UNE SAINTETÉ TRÈS DISCRÈTE

Ap 21, 9-14 ; Jn 1, 45-51
St Barthélémy - (24 août 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Cernay-l'église : Saint Barthélemy 

L

a plupart du temps, nous voudrions savoir sur les apôtres, quelques détails anecdotiques, quelques traits de leur tempérament, et nous sommes comme déçus de ne pas avoir un portrait ou une sorte de biographie condensée de chacun des apôtres. C'est sans doute à cause de ce regret que la tradition apocryphe, c'est-à-dire celle qui n'a pas été retenue par l'Église, a souvent écrit des Actes sur saint Pierre, sur saint Paul ou sur d'autres, des actes qui essayent d'enjoliver, de donner quelques détails sur la vie des apôtres, comme pour satisfaire à cette curiosité. Et pourtant Dieu n'a pas jugé bon que nous soit laissé un portrait de chaque apôtre car, au fond, dans ces vocations d'apôtres, dans la manière même dont le Christ l'a appelé, c'est tout le portrait de chaque apôtre qui nous est révélé.

       Dans ce dialogue, car la vocation de Nathanaël est un dialogue, on voit successivement le visage de Nathanaël être transfiguré par le fait qu'il s'approche du mystère du Christ. La première étape, c'est l'étape humaine, celle du scepticisme de Barthélemy tel que nous l'aurions dévisagé si nous l'avions connu. Quand on lui annonce qu'on a découvert le Messie, il répond : Il faut raconter cela à d'autres !  "De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ?" Un scepticisme qui n'est pas de l'incrédulité puisqu'il semble que là, Nathanaël fasse référence à son savoir de juif qui connaît les Écritures.

       Puis, une deuxième étape dans cet éclairement de la physionomie de Nathanaël c'est qu'il obéit tout de même à la parole de Philippe qui est comme le délégué du Seigneur auprès de lui : "Viens et vois !" C'est surprenant que cet homme, au moment même où il vient de dire : de toute façon cela n'a aucun intérêt malgré tout, se déplace et accepte de suivre Philippe pour aller rencontrer Celui qu'on veut lui présenter comme le Messie. Et, à ce moment-là, commence la transformation profonde du visage de Nathanaël et nous sommes tout de suite mis sur la bonne longueur d'onde car le Seigneur lui dit au fond : le visage ou le cœur que tu crois avoir, n'est pas la vérité de toi-même, car : "Je t'ai vu auparavant, quand tu étais sous le figuier". Cela signifie ce regard de Dieu sur vous, c'est la face cachée de notre propre visage, c'est la lumière cachée au fond de notre cœur que Dieu projette en nous. Il y a en chacun de nous, par-delà les traits du visage visible, par-delà les traits du tempérament comme en superposition, dans une sorte de lumière secrète et invisible, ce regard de Dieu qui nous voit, avant même que nous ne nous mettions en marche vers Lui.

       Et au moment où Nathanaël découvre ce regard de Dieu sur lui, qui l'a pour ainsi dire dévoilé qui l'a fait apparaître dans sa vérité, à ce moment-là il confesse la foi. Il est le premier des apôtres à dire : "Tu es le Roi d'Israël !" C'est déjà un tout autre Barthélemy qui nous est proposé à ce moment-là. C'est celui qui, non seulement s'est levé pour marcher à la suite de Philippe et rencontrer le Christ, mais qui l'a déjà reconnu comme tel. Et de même que le Christ avait montré qu'il avait un regard qui précédait l'existence, qui précédait la rencontre, Il dévoile à Nathanaël le regard qu'il aura pour l'éternité car désormais, Nathanaël est appelé à voir le Fils de l'Homme avec les Anges qui montent et qui descendent, c'est-à-dire la figure d'éternité, le visage d'éternité de l'apôtre c'est celui par lequel il ne cesse de contempler son Seigneur dans la gloire de Dieu.

        Cet itinéraire de Nathanaël c'est le nôtre à chacun d'entre nous. Sans cesse dans notre vie, nous sommes arrachés à cette espèce de scepticisme humain, congénital à chacun de nous : Qu'est-ce qui peut sortir de bon de notre vie, de notre rencontre avec cet hypothétique Messie ? Et puis, malgré tout, à certains moments, nous acceptons de venir et de voir. Et alors s'enchaîne ce dialogue : "Je t'ai vu " du cœur même de mon éternité, et malgré tout le poids qui pèse sur notre cœur, c'est le moment de la confession de la foi : "Tu es le Roi d'Israël !" Et enfin, un jour, ce visage d'éternité que nous recevrons.

       Demandons par l'intercession de saint Barthélemy que le Seigneur façonne en nous ce véritable visage, cette véritable vocation qu'Il a inscrite dans notre cœur quand nous étions encore à l'ombre de l'existence, quand nous étions sous ce figuier. Que, petit à petit, par sa patience et par son amour, Il façonne en nous ce visage de la foi, ce visage d'éternité auquel chacun d'entre nous est destiné.

       AMEN